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Le sinthome chez Lacan : un concept tardif expliqué simplement

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Le sinthome chez Lacan : un concept tardif expliqué simplement

Le mot surprend dès la première rencontre : sinthome, avec un « th » et sans accent circonflexe. Le sinthome chez Lacan n’est pourtant ni une coquille ni une coquetterie graphique. C’est une orthographe française ancienne du mot symptôme, remise en service dans les années 1970 pour signaler que le terme avait changé de fonction dans son enseignement. Là où le symptôme se déchiffrait, le sinthome se noue, se fabrique et se soutient. Ce parcours culturel suit le concept pas à pas : d’où vient le mot, ce qu’il déplace, et comment le lire sans en faire une étiquette posée sur des personnes.

Du symptôme au sinthome : une orthographe réveillée

Le français a longtemps écrit « sinthome » ou « synthome » avant que la graphie savante, recalquée sur le grec, ne finisse par l’emporter. En reprenant la forme abandonnée, Lacan fait autre chose qu’un clin d’œil d’érudit : il prévient que le mot ne recouvre plus exactement la même opération.

Chez Freud, le symptôme est un compromis. Il porte un sens refoulé, il se prête au déchiffrement, et l’on suppose qu’une fois sa signification restituée, il perd de sa nécessité. Le premier Lacan reprend cette logique et la traduit en termes de langage : le symptôme devient un message chiffré, une métaphore, quelque chose qui s’adresse à un autre et qui attend une lecture. Cette conception du symptôme comme texte tient entièrement à la thèse d’un inconscient organisé comme une langue, que détaille notre article sur l’inconscient de Freud à Lacan.

Le dernier Lacan bute sur une limite. Une part du symptôme résiste : elle ne se dissout pas dans l’interprétation, elle revient, elle se répète, elle possède une consistance propre. C’est cette part que le mot sinthome vient désigner. Non plus le message, mais ce qui tient. Non plus ce qu’il faudrait défaire, mais ce dont quelqu’un se sert pour que son rapport au monde ne se défasse pas. Le déplacement est considérable : il fait passer d’une psychanalyse du sens à une psychanalyse de la fabrication, où compte moins la vérité cachée que la manière dont un montage singulier se maintient dans le temps.

TermeStatut dans la théorieOpération attendue
Symptôme freudienCompromis porteur d’un sens refouléSe déchiffre, s’interprète
Symptôme du premier LacanMétaphore, message adressé à un autreSe lit comme un texte
Sinthome du dernier LacanNouage singulier, fabrication tenueSe repère, se cerne, ne se dissout pas

Ce tableau simplifie une évolution qui s’est étalée sur plus de vingt ans et qui n’a jamais pris la forme d’une rupture déclarée. Lacan n’abandonne pas le symptôme freudien, il en isole une dimension que le déchiffrement laissait de côté. Les trois lignes coexistent donc plus qu’elles ne se succèdent, et un même phénomène peut se lire selon l’une ou l’autre perspective. Retenir cette coexistence évite la caricature d’un premier Lacan linguiste soudain converti à la topologie, découpage commode pour les manuels mais historiquement faux.

Le sinthome chez Lacan : la place du séminaire XXIII

Portrait d’un noeud de corde posé sur un manuscrit annoté, lumière d’atelier

Le concept prend son nom dans un séminaire tenu, en principe, en 1975-1976 et publié plus tard sous le titre « Le sinthome ». Ce séminaire arrive dans une phase où l’enseignement s’est nettement déplacé : la topologie et les nœuds y occupent une place que la linguistique tenait vingt ans plus tôt.

Ce changement d’outillage n’est pas décoratif. Tant que l’inconscient se pense comme une chaîne de signifiants, l’interprétation reste l’acte central. Dès que la question devient celle du nouage, ce sont la consistance, la tenue et l’accrochage qui passent au premier plan. On ne demande plus seulement ce qu’un symptôme veut dire, on demande à quoi il sert dans l’architecture d’une existence, et ce qui se passerait s’il venait à manquer.

La difficulté de lecture vient de là. Les séminaires de cette période sont oraux, denses, souvent elliptiques, et le texte publié reste une transcription établie après coup. Ils supposent que l’on connaisse déjà les concepts antérieurs, faute de quoi les nœuds deviennent des dessins mystérieux. Le style lui-même fait partie du propos : Lacan travaille l’équivoque, le calembour et la coupure comme des instruments, une exigence que notre article sur Lituraterre et la lettre explore plus longuement.

Le nœud borroméen et les trois registres

Le sinthome ne se comprend pas sans le nœud borroméen, cette figure de trois ronds de ficelle enlacés de telle sorte qu’en couper un seul libère les deux autres. Lacan s’en sert pour représenter le nouage de trois registres qui traversent toute son œuvre : le réel, le symbolique et l’imaginaire.

Le symbolique est l’ordre du langage, des règles, de ce qui s’articule et se transmet. L’imaginaire est celui de l’image, de la forme, de la reconnaissance de soi dans un semblable. Le réel désigne ce qui échappe aux deux autres : non pas la réalité quotidienne, mais ce qui ne se laisse ni dire ni figurer et qui revient toujours à la même place. Aucun des trois ne prime : leur intérêt tient à la façon dont ils s’enlacent.

Le sinthome intervient comme une pièce supplémentaire. Lorsque le nouage à trois ne tient pas seul, un quatrième rond peut venir maintenir l’ensemble et réparer le raté du nouage. Ce quatrième élément, c’est le sinthome : une invention qui n’est ni normale ni pathologique en soi, mais fonctionnelle, mesurée à ce qu’elle permet de tenir. On parle alors de suppléance : quelque chose supplée à ce qui manque, sans le remplacer ni le guérir.

Le recours au nœud a une raison précise, souvent passée sous silence. Une figure topologique se manipule : on peut la dessiner, la couper, vérifier ce qui se détache et ce qui résiste. Elle impose des contraintes que le langage courant n’impose pas, et interdit de faire dire n’importe quoi à la métaphore. Lacan cherchait cette résistance du matériel, une écriture qui ne se plie pas au sens et qui oblige la pensée à se corriger. Les séances de cette période comportent d’ailleurs de longs moments de manipulation de ficelles et de tracés au tableau, ce que la transcription rend mal.

Cette manière de penser produit un effet notable sur le vocabulaire de la psychanalyse. Elle décourage les classements rapides et déplace l’attention vers la singularité d’un montage. Deux personnes peuvent présenter des phénomènes voisins et des nouages entièrement différents, et rien dans la figure du nœud ne permet de conclure quoi que ce soit sur qui que ce soit.

Joyce, l’écriture et la fonction de suppléance

Table de travail avec pages manuscrites, plume et cordes entrelacées

Le séminaire prend appui sur l’œuvre de James Joyce, lue non comme un cas clinique mais comme une démonstration littéraire. L’écrivain irlandais y sert d’exemple d’un rapport à la langue si particulier qu’il finit par produire, avec son écriture, un nom propre et une consistance nouvelle.

L’argument, ramené à sa forme la plus simple, est le suivant : l’œuvre a pu fonctionner comme le quatrième rond, comme ce qui noue et fait tenir. L’écriture n’y sert pas à exprimer un contenu intime, elle fabrique une structure. On voit immédiatement la parenté avec la question de la sublimation et le rapport entre travail de l’artiste et pulsion, que reprend notre article sur psychanalyse et création artistique.

Cette lecture appelle deux précautions. La première : Lacan ne prétend pas diagnostiquer un écrivain mort à partir de ses livres, et l’exercice serait vain autant qu’indélicat. La seconde : le sinthome ne se confond pas avec l’art. Une pratique, une langue, un métier, une manière de compter ou de ranger peuvent occuper cette fonction. Ce n’est pas la noblesse de l’objet qui compte, c’est la fonction tenue.

D’où la formule qui circule le plus souvent à propos de cette période, celle d’un savoir-y-faire avec son symptôme. Elle indique un déplacement de perspective : la fin d’un parcours analytique ne s’y pense plus comme une disparition de ce qui gêne, mais comme une modification du rapport que quelqu’un entretient avec ce qui, chez lui, ne cédera pas.

Repères de lecture et précautions

Aborder ce concept demande un peu de méthode. Il est plus lisible en dernier qu’en premier, une fois posés le signifiant, le désir et la question du réel. Lire d’abord les textes des années 1950 et 1960, puis revenir aux nœuds, évite bien des contresens. Les séminaires transcrits gagnent également à être accompagnés d’ouvrages de commentaire universitaire, largement disponibles en bibliothèque.

Le vocabulaire réclame lui aussi de la patience. Beaucoup de termes du dernier enseignement sont des mots ordinaires détournés : consistance, trou, coupure, tenue, ratage. Ils ne renvoient pas à leur sens courant, et les traduire dans un langage psychologique produit immédiatement des faux sens. Mieux vaut accepter de ne pas tout comprendre à la première lecture, laisser les mots en attente, et voir ce qu’ils deviennent quelques dizaines de pages plus loin. Ce mode de lecture, lent et rétroactif, correspond à la manière dont ces textes ont été fabriqués.

Trois erreurs reviennent régulièrement chez les lecteurs pressés. La première consiste à traiter le sinthome comme un synonyme savant de symptôme, ce qui annule tout le déplacement. La deuxième consiste à en faire une catégorie diagnostique, alors qu’il désigne une fonction et non un type de personne. La troisième consiste à confondre le nœud avec une image psychologique, alors qu’il s’agit d’un objet topologique, avec ses propriétés et ses contraintes.

Reste un point qui n’est pas théorique. Un concept ne dit rien de personne en particulier, et rien de ce qui précède ne constitue un avis, une orientation ni une évaluation de qui que ce soit. Les questions de santé mentale relèvent d’un médecin traitant ou d’un psychiatre, seuls habilités à examiner une situation individuelle. En cas d’urgence vitale, le 15 répond à toute heure ; en cas de détresse psychique, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable gratuitement jour et nuit. Ces coordonnées valent mieux que n’importe quelle lecture, si passionnante soit-elle.

Le sinthome garde, pour finir, une valeur qui déborde le vocabulaire technique. Il propose de regarder ce qui, chez chacun, se répète et ne cède pas, non comme un défaut à corriger mais comme une pièce du montage. Cette idée simple explique sans doute pourquoi un terme aussi tardif et aussi difficile continue de circuler bien au-delà du cercle des lecteurs de séminaires, jusque dans les études littéraires et les débats sur la création.