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Caligula ou Comment traverser l’Humain ?

Wednesday, April 9th, 2008

Introduction 

Voici ce qu’en écrit Camus dans l’édition américaine du Théâtre (1957) :
“La première, Caligula, a été composée en 1938, après une lecture des Douze Césars, de Suétone. Je destinais cette pièce au petit théâtre que j’avais créé à Alger et mon intention, en toute simplicité, était de créer le rôle de Caligula. Les acteurs débutants ont de ces ingénuités. Et puis j’avais 25 ans, âge où l’on doute de tout, sauf de soi. La guerre m’a forcé à la modestie et Caligula a été créé en 1946, au Théâtre Hébertot, à Paris.
Caligula est donc une pièce d’acteur et de metteur en scène. Mais, bien entendu, elle s’inspire des préoccupations qui étaient les miennes à cette époque. La critique française, qui a très bien accueilli la pièce, a souvent parlé, à mon grand étonnement, de pièce philosophique. Qu’en est-il exactement ? Caligula, prince relativement aimable jusque là, s’aperçoit à la mort de Drusilla, sa soeur et sa maîtresse, que le monde tel qu’il va n’est pas satisfaisant. Dès lors, obsédé d’impossible, empoisonné de mépris et d’horreur, il tente d’exercer, par le meurtre et la perversion systématique de toutes les valeurs, une liberté dont il découvrira pour finir qu’elle n’est pas la bonne. Il récuse l’amitié et l’amour, la simple solidarité humaine, le bien et le mal. Il prend au mot ceux qui l’entourent, il les force à la logique, il nivelle tout autour de lui par la force de son refus et par la rage de destruction où l’entraîne sa passion de vivre.
Mais, si sa vérité est de se révolter contre le destin, son erreur est de nier les hommes. On ne peut tout détruire sans se détruire soi-même. C’est pourquoi Caligula dépeuple le monde autour de lui et, fidèle à sa logique, fait ce qu’il faut pour armer contre lui ceux qui finiront par le tuer. Caligula est l’histoire d’un suicide supérieur. C’est l’histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. Infidèle à l’homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu’aucun être ne peut se sauver tout seul et qu’on ne peut être libre contre les autres hommes.
Il s’agit donc d’une tragédie de l’intelligence. D’où l’on a conclu tout naturellement que ce drame était intellectuel. Personnellement, je crois bien connaître les défauts de cette oeuvre. Mais je cherche en vain la philosophie dans ces quatre actes. Ou, si elle existe, elle se trouve au niveau de cette affirmation du héros : Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. Bien modeste idéologie, on le voit, et que j’ai l’impression de partager avec M. de La Palice et l’humanité entière. Non, mon ambition était autre. La passion de l’impossible est, pour le dramaturge, un objet d’études aussi valable que la cupidité ou l’adultère. La montrer dans sa fureur, en illustrer les ravages, en faire éclater l’échec, voilà quel était mon projet. Et c’est sur lui qu’il faut juger cette œuvre (…)”  

I. Caligula et les 40 «Rien» : l’échec tragique 

Transposition lacanienne : 
- Impossible = Réel = Trou
- Rien = Phallus
- Reste = Ob-jet a
- Trace = Plus-de-jouir
= reste entaché d’un rien
= rien créateur (par le reste) 

- Gallimard, collection Folio, 2007. 

A. Eclaircissements théoriques : l’angoisse déshumanise. 

- Les ‘rien’ ne sont pas des voleurs, au contraire, ils sont volés à l’impossible.

- «obsédé d’impossible», tentant d’en sortir, il fera «la plus tragique des erreurs». 

- Caligula passe de «la passion de l’impossible» à la «tragédie de l’intelligence».

- «L’impossible en tant que correctif de l’homme.» - (Friedrich Nietzsche, Le Livre du Philosophe) ne sera là qu’en tant que logique d’un Tout déshumanisant. Alors que :

«C’est sur l’impossible que l’humanité se perpétue.» - (Friedrich Nietzsche, Le Livre du Philosophe)

- Le vide/impossible/absurde est «l’œil qui absorbe tout, le trou auquel ne peut échapper que le rien.» - (Guy Massat, Psychanalyse & Mythologie)

- «C’est à partir du rien que tout peut bifurquer.» - (Guy Massat, Psychanalyse & Mythologie)

- Avant la mort de Drusilla, Caligula baignait dans l’innocence d’un être-au-monde quotidien.

- «Ce qui oppresse, ce n’est pas ceci et cela, pas non plus la somme totale du sous-la-main, mais la possibilité de l’à-portée-de-la-main en général, c’est-à-dire le monde lui-même. Lorsque l’angoisse s’est apaisée, le parler quotidien a coutume de dire : «au fond, ce n’était rien». Cette formule touche en effet ontiquement ce que c’était. (…) Mais ce rien de l’étant à-portée-de-la-main que le parler quotidien circon-spect comprend seul n’est pas un rien total. Le rien d’être-à-portée-de-la-main se fonde dans le «quelque chose» le plus originel, dans le monde. Mais le monde appartient ontologiquement de manière essentielle à l’être du Dasein comme être-au-monde. Si par conséquent c’est le rien, c’est-à-dire le monde comme tel qui se dégage comme le devant-quoi de l’angoisse, cela veut dire que ce devant-quoi l’angoisse s’angoisse est l’être-au-monde lui-même. Le s’angoisser ouvre originairement et directement le monde comme monde. (Martin Heidegger, Sein und Zeit, § 40)

- Après la mort de Drusilla, traumatisé par ce qu’il pensait impossible, Caligula découvre que le monde en tant que tel est ‘rien’, cette possibilité est effroyablement angoissante car elle révèle, pour lui -aveuglé-, que la vie heureuse est impossible contrairement à la mort. Ce qui depuis toujours était sous-la-main est porté au-delà, comme monde originel et oppressant. Ainsi, l’angoisse ouvre le monde en évanouissant l’imaginaire -ce qui nous protège dans notre vie quotidienne, dans notre mondéité innocente-. S’il veut s’en sortir, Caligula doit comprendre l’angoisse.

- «(…)l’affection qui est en mesure de tenir ouverte la menace constante et pure et simple qui monte de l’être isolé le plus propre du Dasein, c’est l’angoisse. C’est en elle que le Dasein se trouve devant le rien de la possible impossibilité de son existence.» (Martin Heidegger, Sein und Zeit, § 53) 

B. L’errance tragique : refoulement et jouissance. 

- Quarante-quatre ‘rien’, en fait. Mais quatre sont à part, nous le verrons à la fin. Déjà 26 dans l’Acte 1. Cet acte est le plus angoissé et angoissant. Dès la première page, les paroles des patriciens (tenant de la tradition mondaine) silhouette le monde comme monde, c’est-à-dire comme rien. Six ‘rien’ parlés devant lesquels il faut attendre… En fait, les deux premiers mots résument très bien l’acte 1, si ce n’est la pièce entière, ce qui donne d’emblée une teneur tragique à la pièce, tragédie d’un destin inacceptable et indépassable… Tragédie de l’errien. Ainsi, Caligula brille par son absence, il n’est que paroles angoissées. Dans l’acte 1, l’angoisse est refoulée, lorsque Caligula réapparaît, si bien que l’existence n’est plus que possibilité de l’impossible, jusqu’à destruction totale de la quotidienneté. L’être-là de Caligula se vide, se déshumanise, ne représente que ‘rien’.

- L’être-vide est ce que nous appelons l’«errien», car c’est un rien qui erre en étant, c’est la traduction du ‘xu’ chinois : nous devenons ce que nous refoulons, et, le devenant, nous errons -c’est le contraire du ‘shi’ qui est plénitude ontologique.

- V. Novarina souhaite que «l’acteur ne représente rien», qu’il «milite pour l’inhumanisme», la «pantinitude de l’homme». Dans l’acte 1, Caligula devient pantin du destin, errant de rien en rien, sans rien exposer de bien de l’impossible comme incertain. Sa passion nouvelle pour l’impossible ne lui fait pas posséder le rien mais, au contraire, le fait devenir tragiquement vide, un vide, dès lors, articulé intelligemment, c’est-à-dire par sa faculté de comprendre (aveuglée) que seul l’impossible compte face au ‘rien’ angoissant, face à la mort, face au manque de bonheur. L’impossible comme logique désespérée.

- Les ‘rien’ 10 et 11 nous apprenne que Drusilla était la sœur de Caligula, son amour était donc incestueux, c’est-à-dire ‘impur’ (in-castus). Cette impureté est relativisée par les praticiens qui se rendent compte que c’était un moindre mal par rapport à l’angoisse de la situation présente… Mieux vaut l’impureté innocente que la pureté d’un monde tragique

- Dans la scène 3 de l’Acte 1, Caligula apparaît pour la première fois, il reste silencieux : citation page 23. Le miroir représente sa conscience, par la préhension de son image. Première rencontre : Hélicon (il-est-con), personne sans épaisseur psychologique qui n’est là que pour mettre en avant Caligula, c’est en quelque sorte son ombre ou sa défense face à l’angoisse, son double servant d’interface avec le monde. L’ombre est chargée de la part d’impossible, c’est elle qui doit permettre à Caligula de décrocher ‘la lune’. Bien entendu, puisque Hélicon n’est que l’ombre de Caligula, c’est-à-dire encore Caligula, l’impossible ne dépend que de Caligula lui-même. Cet échec face à l’impossible refoule le ‘rien’ au lieu de l’utiliser pour transformer l’inhumanité absurde de l’impossible. Citation P.26 : Caligula énonce sa logique, son intelligence tragique : il va refouler le ‘rien’ jusqu’à la fin si bien que l’impossible lui échappera toujours et que règnera l’inhumanité.

- «Cette mort n’est rien, je te le jure ; elle est seulement le signe d’une vérité qui me rend la lune nécessaire.» (P. 26) : Caligula ne surmonte pas l’angoisse, n’admet pas que la mort de celle qu’il a aimé a bouleversé le monde, ne comprend pas que sa quête est tragique. Caligula veut dire toute la vérité, c’est bien là ce qui le fait errer dans le vide, dans l’inhumanité.

- Dans la scène 6 de l’Acte 1, Caligula voit les autres, dans la scène 7, il leur parle. C’est le début, la mise-en-place de sa logique inhumaine, solution tragique face à l’absurdité de la mort.

- Citation P. 38 (Scène 9) : le pouvoir de dire toute la vérité est la prétendue liberté de Caligula. C’est la logique qu’il veut poursuivre, c’est sa quête d’impossible l’obligeant à errer, fixer eu ‘rien’.

- Acte 1, scène 11 : nouveau déni. Mais, prise de conscience du désespoir, grâce à Caesonia, ancienne maîtresse qui joue ici le rôle de Mère (mais cette Mère n’a pas d’autorité, elle ne sert qu’à maintenir Caligula hors de l’inhumanité, dernier rempart avant le suicide), la seule à qui Caligula peut se confier, mise à part son ombre, Hélicon. Citation P. 39 : remarquable description de l’angoisse ! Aveu d’inhumanisme mais incompréhension de l’angoisse.

- Citation P. 44 : rien 24, 25 et 26 expriment la victoire tragique de l’inhumanité à cause du refoulement du rien. La victoire de l’inhumanité est un suicide, un sacrifice brisant l’imaginaire, c’est-à-dire le lien protégeant de la mort.

- Ici, Caligula jouit d’une présence à soi sans écart. Il ne reste que lui, vide, être-pour-la-mort, errant sans conscience, devenu la mort qu’il refoule. (Citation P. 96 : ou du moins…)

- «Caligula est l’histoire d’un suicide supérieur.» : supérieur car immensément dévastateur. 

C. Rejaillissements de l’humain : de l’espoir à l’erreur. 

- Acte 2, 3 ans plus tard, 3 ans d’une logique inhumaine. Enfin, certains vont comprendre que le ‘rien’ peut ne pas être refoulé, et qu’une autre logique est possible. Constat :

- Caligula, représentant le tout du rien, n’est qu’un vide jouissant d’une illusoire liberté, car en réalité aliénée au tragique destin d’une angoisse insurmontée. Caligula est fixé sur l’impossible, sans pouvoir s’en dépêtrer.

- Citation P. 54 (Acte II, scène 3) : «Nous nous battions pour rien». Cherea ambitionne de reprendre une part de rien, il veut briser la logique de Caligula en réintroduisant de l’image, en empêchant Caligula de jouir de sa toute-puissance. Le combat de Caligula est l’espoir de transformer le ‘rien’, en y prenant part. C’est une volonté d’imposer de l’humain, face à la logique inhumaine.

- Après ‘rien’ 27, scène 5 (Acte 2) : Citation P. 60, ‘rien’ 29, 30 et 31. Caligula est un pantin -les autres sont ses marionnettes-, pendu au fil du destin, relié au même rien, toujours. L’espoir Cherea n’a pas encore pu jouer de rôle. Il se cache dans l’image d’un dévoué, dans le semblant d’un serviteur de Caligula. Alors, Caligula se répète…

- Acte 2, scène 14 : dialogue Scipion (dont le père a été tué par Caligula) - Caligula. Pour venger son père, Scipion veut tuer Caligula. Scipion est un poète, c’est pourquoi il intéresse Caligula, celui-ci y voit l’autre, il lui permet d’imaginer, et ainsi, de prendre -éphémèrement- conscience de la situation tragique. En cela, Scipion est un espoir. Citation P. 81 : «tu es pur dans le bien comme je suis pur dans le mal» : Scipion découvre qu’il est l’autre de Caligula, tout en étant comme lui : c’est l’alter ego. C’est pourquoi ils se comprennent complètement. Et c’est pourquoi l’espoir s’annule, en un inévitable statut quo. L’espoir doit venir de la différence.

- Acte 3, scène 3 : citation P. 100 : la lune/l’impossible = Drusilla, aveu à demi-mot de son amour, mais cet aveu est fait à son double, c’est-à-dire à lui-même, cela n’aura donc pas de conséquence sur sa logique de l’inhumanité. Sa quête concerne donc l’Amour. En tant qu’impossible, l’Amour laisse le rien créer. Mais ici, depuis la mort de Drusilla, Caligula est la mort fixé à un rien toujours pareil, et donc, au lieu de créer quelque chose, articule l’inhumanité.

- Acte 3, scène 5 : Citation P. 105 : Caligula parle à son image (par le miroir, recomposé). Face à son image, Caligula prend conscience qu’il n’y a plus d’espoir, que le destin tragique l’emportera, quoiqu’il arrive. Qu’il est trop tard pour changer quelque chose.

- Acte 3, scène 6 : confrontation avec Cherea. Celui-ci se dévoile. Il est le seul espoir qui peut mettre fin à la logique inhumaine de Caligula. C’est, en fait la confrontation de la logique inhumaine à la sécurité de l’humanité. A la différence de Scipion, Cherea n’est pas le bien contre-balançant le mal. Il est l’espoir d’une transformation du mal par suppression de ce qui le soutient, Caligula. Ce qui ne veut pas dire que tout mal disparaîtra mais qu’il y aura une sécurité pour l’humanité. Nous verrons que c’est l’erreur fatale de Cherea. Cherea croit que l’humanisme doit dominer l’inhumanisme. Cherea est l’innocence ordinaire. Si bien qu’il est manipulé par Caligula, lui-même aliéné au destin inhumain. Cherea doit tuer Caligula, c’est ce que veut ce dernier car il y voit la seule solution, l’aboutissement de la tragédie. Cherea fait donc l’erreur d’être manipulé. Ainsi, il n’y a plus d’espoir.

- Acte 4, scène 1 : ‘rien’ 36 : Cherea s’oppose à Scipion. P. 119 : «Mon malheur est de tout comprendre». Nous verrons (Partie 2) que Scipion a raison. Il comprend que Cherea est manipulé et que le destin s’accomplira. Cherea ne comprend pas la clémence de Scipion.

- Citation P. 126-127 : Hélicon se transforme : il passe d’ombre (ou de double) à défenseur de Caligula : il agit pour l’inhumanité de Caligula car il comprend à quel point Cherea et les autres ne comprennent pas, à quel point ils sont manipulés.

- Acte 4, scène 12 : le concours de poésie. Le sujet est la mort. Caligula se rend compte que seul Scipion connaît le sujet, seul lui a compris. C’est pourquoi, à la fin, il veut s’en débarrasser. Seul Scipion, aurait pu contrecarrer le destin. Pour cela, il aurait fallu que Caligula ne l’annule pas. Scipion se sent impuissant parce que Caligula a compris qu’il a compris. Alors il part (scène 13).

- Reste Caesonia (scène 13) : la mère. Face à elle, Caligula a peur de ne pas mourir (car il prend conscience qu’il ne se sent bien qu’avec la mort, qu’en tant qu’il est dans la mort, il a peur que le destin ne s’accomplisse pas. Elle est le dernier rempart avant la fin tragique. Caligula la tue car sa tendresse, ressentie comme ‘honteuse’ le ramène à quelque chose de plus humain. Caligula confond bonheur et apathie : «Ce que j’admire le plus, c’est mon insensibilité» (P. 123), bonheur et destin, car il a refoulé le rien, car il s’est fixé à l’inhumain.

- Rien 39 (Citation P. 147) et 40  (P.149) : différents. Puis : rien 41 et 42 (P. 149): logique inhumaine. «Je n’aboutis à rien.» : victoire du destin inhumain : retour à la fin de l’acte 1, au miroir, c’est-à-dire à l’imaginaire brisé, mais avec retournement pour l’humain. Caligula meurt comme prévu par le destin : ultime jouissance. Rien 43 et 44 : différents.

Ceux qui n’ont pas compris tuent Caligula. Cherea en tête : humanisme.

Pourtant, Caligula clôt la pièce avec : «Je suis encore vivant».  

II. L’enseignement du lent saignement 

A mettre en parallèle avec :
«I’m a Cyborg, but that’s OK !», film de Park Chan-Wook

- Nous venons de voir que nier l’inhumain est une erreur : l’humanisme respecte le destin tragique. Face à ça, nous pouvons lire, entre les lignes, un enseignement, celui-ci nous est donné en 16 maximes. La première est contenue dans le titre : le lent saignement fait référence, à la fois, au saignement de l’humanité et au fait que Caligula se vide de son sang… C’est-à-dire de son sens.

1ère maxime : la vie n’a pas de sens car il y a de l’absurde (du ‘sans raison’). (Citation P. 51)

- Les maximes aboutissent au respect de l’impossible, à un changement nécessaire.

- M. 2 : il est impossible de dire toute la vérité : «Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.» (Citation P. 27) Cette vérité n’est pas-toute, sinon, elle conduirait à la destruction.

- M. 3 : il faut aller au-delà du désœuvrement, transpercer pour révéler : «(…)le savoir vertigineux que rien est ce qu’il y a, et d’abord rien au-delà.» (Maurice Blanchot, L’Ecriture du Désastre) : fascination (pour le vide, l’impossible) - désœuvrement (cela «exige d’une manière ou d’une autre le sacrifice de celui qui, un moment, a contemplé ce rien dans l’éternité d’une image illusoire» -article ‘le Destin de l’œuvre’- : mort de Caligula) - révélation/événement (par transgression : regard) : «Ce n’est pas un regard de voyeur mais un regard qui traverse tout le corps». «Il faut traverser les symboles, les percer de part en part pour obtenir cet anéantissement.» (Romeo Castellucci, ITW de JF Perrier) : du refoulement. (Citation P. 41)

- M. 4 : la solitude est nécessaire, Caligula n’est qu’isolé, d’où l’échec : sans solitude, pas de sollicitude : «[la dimension tragique] est dans la solitude. La solitude que les personnages produisent tout autour d’eux. La solitude est devenue une technologie du moi. Une technologie qui permet le silence, et, à travers le silence, une espèce de conscience du moi.» «Le silence permet d’interrompre la communication, il permet de révéler la condition de chacun, la condition humaine.» (ibid.), en cela, le silence de la solitude est transhumain. (Citation P. 82-83

- M. 5 : tout n’a pas la même valeur : «(…)je me suis fait destin» (Citation P. 96). Caligula parodie les dieux pour montrer que tout à la même valeur, qu’il faut être indifférent à la valeur des choses. C’est évidemment ce qui est proprement inhumain.

- M. 6 : l’Amour est un impossible nécessaire au bonheur : c’est l’a, l’une. (Citation P. 100)

- M. 7 : on ne revient jamais en arrière : même dans la régression, les choses changent. (P. 105)

- M. 8 : la sécurité aide la pensée, contrairement à ce que dit Cherea. Dans la pièce, ceux qui se sentent en danger sont des imbéciles particulièrement naïfs. La sérénité de Caligula en est le contre-exemple et s’il attire la haine, c’est par son inhumanité, pas parce qu’il fait penser. (P. 123)

- M. 9 : parler aux autres, accepter d’être-au-monde : c’est vital. (Citation P. 142-143)

- M. 10 : seuls ceux qui ont vécu l’inhumain, l’angoisse, l’absurde et le désespoir ont compris, c’est-à-dire, ceux qui ont vécus l’Amour et/ou la mort. Les autres, enfermés dans leur humanisme, sont réduits à ce que Caligula appelle la bêtise. (Citations P. 134 & P. 143)

- M. 11 : il ne faut pas réellement tuer sa mère, seulement s’en détacher. Caligula la tue parce qu’il s’est senti dépendant d’elle. (Citation P. 145 : «sorte de tendresse honteuse»).

- M. 12 : rien ne dure, sauf… ce qui se passe avec ceux auxquels on croit. Caligula, pour ne pas l’avoir compris, s’est rendu face au destin. Ce sont les ‘rien’ 39 et 40 qui nous l’apprenne, en cela, ils ne sont pas volés à l’impossible mais plutôt créateurs car ils laissent une trace.  (Citations P. 147 & P. 149)

- M. 13 : l’attente est une condition de la rencontre : Caligula n’a su attendre que la mort, c’est pourquoi il est devenu celle-ci. (Citation P. 148)

- M. 14 : personne n’est innocent sauf… ceux qui aiment, comme Caligula avant la mort de Drusilla, qu’il a refoulé. (Citation P. 149)

- M. 15 : la rencontre de l’autre est libératoire : c’est ce que Caligula attend, face à la mort. Il attend Hélicon mais c’est déjà trop tard, quelqu’un tuera Hélicon avant. C’est dans la force créatrice des deux derniers ‘rien’ : ils interviennent trop tard. (Citation P. 150)

- M. 16 : cf. conclusion.  

Conclusion 

- Synthèse de l’enseignement : accepter l’insensé, l’impossible et le partiel; attendre, espérer et croire. Parler, rencontrer et évoluer.  

- Citation des Carnets :

«Non, Caligula n’est pas mort. Il est là, et là. Il est en chacun de vous. Si le pouvoir vous était donné, si vous aviez du cœur, si vous aimiez la vie, vous le verriez se déchaîner, ce monstre ou cet ange que vous portez en vous. Notre époque meurt d’avoir cru aux valeurs et que les choses pouvaient être belles et cesser d’être absurdes. Adieu, je rentre dans l’histoire où me tiennent enfermé depuis si longtemps ceux qui craignent de trop aimer.»  

- L’inhumain est en chacun de nous, il faut accepter son absurdité pour respecter l’impossible et permettre au rien de créer (M. 16). Caligula est la figure de l’inhumain -rôle-type d’un point de vue dramatique, au sens novarinien-, il ne faut pas le refouler, il faut s’en servir pour traverser l’humain. Surtout, il ne faut pas craindre ce qu’il y a de plus absurde car impossible et inhumain : l’Amour

- «Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.» : réponse : les hommes sont heureux s’ils renaîssent, après avoir traverser l’humain. Le bonheur est dans la résurrection. L’acteur «décarne», il «tue l’homme», il faut «demander au théâtre de montrer ce qui est certain parce que c’est impossible : la résurrection.» (Novarina, Je suis)

En cela, le théâtre peut être philosophique. La résurrection signifie qu’il faut «Changer de corps.» (Antonin Artaud, Cahier 295

- Fin de Je suis en écho à l’esquisse d’épilogue par Camus : «La mort n’est pas vraie» :

«Transhommer» par une danse, celle de la vie.

L’Ironie du Sage

Thursday, March 20th, 2008

Introduction (P.01) :

« [La philosophie] est la patrie propre de l’ironie. » - Friedrich Schlegel

A première vue, l’ironie semble assez éloignée de l’attitude d’un sage : inspiré par sa raison ou son “bon sens”, le sage juge d’après sa connaissance, son savoir. Ainsi, son discernement -et sa prévoyance- paraît se passer de la fugacité et de la ruse de l’ironie. En effet, espiègle, agressive ou décalée, l’ironie abolit la sage contemplation, en agissant par déstabilisation. Alors que l’on pourrait croire le sage mesuré, prudent et maître des passions, la richesse et la variété de l’ironie nous le suggère plutôt comme inconstant, inquiet et excessif dans sa subtilité. La sagesse de l’ironiste semble alors résider dans la prise de distance, l’écart visant à ouvrir un espace de réflexion. Quand il manie l’ironie, le sage réveille les consciences, se basant sur son savoir propre, et révèle la possibilité de penser autrement.

Dès lors, l’ironie nous invite à pense le sage comme une figure dissidente (par rapport au discours commun) et complice (par rapport à l’interlocuteur suffisamment attentif pour comprendre le décalage). Mais, par sa finesse incessante et ambiguë, le sage ne risque-t-il d’imposer sa subjectivité en une sagesse purement négative ?

Développement (P.02-14) :

L’origine de la figure du sage pose problème : les étymologies grecques et latines sont incertaines et infusionnables. Quant à l’ironie “classique”, elle est plus rhétorique que dissidente ou critique. C’est ainsi qu’il va nous falloir chercher, dans les différentes acceptions du sage, les éléments permettant de cerner le sage en une figure appelant le concept d’ironie comme attitude intrinsèque à la sagesse. Nous verrons alors que l’ironie du sage est davantage un événement qu’un signe sans conséquence.

[Aristote, Egypte pharaonique, Sophistes, Platon…]

La figure de Socrate ressemble à une reprise du sage-prêtre égyptien (Socrate n’était-il pas étranger ?) : la métaphysique prend le pas sur la sagesse pratique, c’est la réaffirmation d’une philosophie contemplative, pas celle d’une sagesse, car cette dernière attend une réaction d’un ‘complice’; l’ironie du sage oppose en fait deux groupes : ceux qui la comprennent et ceux qui la prennent au premier degré (pour eux, cela tombe à plat). Mais l’ironie du sage est aussi une auto-ironie : le sage peut affirmer sa sagesse en se séparant d’une partie de lui-même pour se juger et pour que les autres le juge différemment.

[Friedrich Schlegel, Friedrich Nietzsche…]

Nécessaire à la sagesse, l’ironie reste pourtant stérile si elle ne s’accompagne d’un savoir-vivre affirmé. Nous devons donc entreprendre une ‘généalogie’ de la sagesse pour comprendre ce qui permet au sage de vouloir vivre la sagesse rendue possible par l’ironie. Pour cela, nous faisons appel à la reprise de la figure socratique, par Sören Kierkegaard, dans Le concept d’ironie constamment rapporté à Socrate, qui va nous apprendre qu’au-delà du doute philosophique, l’ironie poussée à l’extrême peut faire aboutir à l’angoisse, point de départ d’une sagesse volontaire et universelle.

[S. Kierkegaard, T. Mann, Bouddhisme et Taoïsme…]

Conclusion (P.15) :

L’ironie du sage est un évènement ouvrant un espace spirituel, non comme négativité d’une voie sans issue (figure de Socrate et son ironie incitant à douter), non comme complicité d’un jeu de séduction intellectuelle (figure d’un sage romantique, critique sans savoir-vivre), non comme positivité d’une foi sans limite (figure du religieux négligeant le ‘bas-monde’), mais comme voie du vouloir-vivre, comme détour par le vide de l’angoisse, comme proposition d’un savoir-vivre universel mais toujours unique.

L’ironie est le principe même de la sagesse car seule elle permet de se jouer avec goût de la mort, de vouloir croire en la “joie du devenir”, d’ouvrir la libre-sagesse de chacun : “Elle est le degré zéro de la liberté. (…) la trace par où s’insinue partout la différence de l’esprit réfléchi, lui permettant d’introduire sa propre ouverture” (François Bousquet, Le Christ de Kierkegaard, devenir chrétien par passion d’exister). Et, si l’ironie du sage est la seule action respectueuse de la vie de tous, c’est parce qu’elle est la seule que l’on puisse entendre (percevoir), par la voix vide et allusive du sage (par son attitude insensée mais toujours volontaire).

L’ironie du sage est Amour de la sagesse dans le sens où celle-ci n’est jamais définitive : nous devons aimer écouter les détours de la voix. Ainsi, l’ironie du sage est immanente à la philo-sophie (alors que l’ironie du psychanalyste est immanente au ‘ça-voir’ vide comme ‘pas-sage’ par la voie/voix de la ‘pas-toute’). C’est pourquoi, l’ironie du sage est une demande détournée de savoir-vivre, elle est épithalame à la sagesse. Mais, écoutons la voie du sage ironique :

« qing jù shôu wo zèng, gài fêi ye. »* - Jacques Lacan

(S. XIX, 09/02/1972)

*(”Je te demande de me refuser ce que je t’offre

parce que : ça n’est pas ça.”)

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A améliorer : La richesse conceptuelle; la précision réflexive. Prise en compte de l’ironie “du sort” ?