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Le “Monde” de “Sein und Zeit”

Saturday, November 21st, 2009

 

Introduction

- Afin de fonder la phénoménologie sur une ontologie, c’est-à-dire de mettre en question les conditions de l’apparaître à partir du rapport de l’Etre aux étants, donc du rapport de ce qui peut être là au temps, à l’espace et aux autres, Martin Heidegger conceptualise le “monde” tout au long de Sein und Zeit. Partant du sens de l’être pour mieux souligner -via une analytique existentiale- que le monde constitue le “dasein” (soit l’être-là), Heidegger cheminera de la mondanéité du monde à son historialité, en passant sur son problème majeur -au regard de la tradition philosophique- : sa transcendance temporelle. Ce problème n’est abordé de front qu’au § 69, paragraphe vers lequel nous désirons nous orienter dans ce commentaire. Mais pour parvenir à en saisir les différents principes, il nous faut d’abord parcourir la construction ontologique et la compréhension du monde.

- Heidegger nous prévient : “Le Dasein n’est jamais « d’abord » un étant pour ainsi dire « libre-d’être-à… », qui aurait occasionnellement envie d’assumer une « relation » au monde. Assumer de telles relations au monde n’est possible que parce que le Dasein est comme être-au-monde ce qu’il est. Cette constitution d’être ne prend pas naissance du simple fait qu’en dehors de l’être qui a le caractère du Dasein est sous-la-main un autre type d’étant qui se rencontrerait avec lui. « Se rencontrer avec » le Dasein, cet autre étant ne le peut que pour autant qu’il peut en général se montrer à partir de lui-même à l’intérieur d’un monde.” (§ 12) : le monde serait donc lieu de rencontre de l’Etre et des étants, il en serait la condition d’entre-vue (ou de co-apparition).

- Plus encore : “Ni la description ontique de l’étant intramondain, ni l’interprétation ontologique de l’être de cet étant ne touchent, comme telles, au phénomène « monde ». Dans l’un et l’autre modes d’accès à l’« être objectif », le « monde » est déjà — et diversement — « présupposé ».” (§ 14) Cela signifie que pour arriver à conceptualiser le “monde” en tant que tel, il ne suffit pas de comprendre comment les étants sont dans le monde, ni même comment l’Etre est au monde.

- “N’est-il pas possible, enfin, de traiter le « monde » comme une détermination de l’étant cité ? Cet étant, nous le qualifions pourtant bien d’intramondain. Le « monde » serait-il même un caractère d’être du Dasein ? Et tout Dasein aurait-il alors « de prime abord » son monde ? Mais le « monde » ne devient-il pas ainsi quelque chose de « subjectif » ? Ou comment dans ces conditions peut-il y avoir encore ce monde « commun » « dans » lequel nous sommes pourtant bel et bien ? Et lorsque la question du « monde » est posée, quel monde est-il donc visé ? Réponse : Ni celui-ci, ni celui-là, mais la mondanéité du monde en général. Quel chemin suivre pour atteindre ce phénomène ? (§ 14)

 

Le texte en intégralité :

le-concept-de-monde-dans-sein-und-zeit.pdf

Art de l’Image : 20 Films

Sunday, January 6th, 2008

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01 THE WAYWARD CLOUD (2005)

Avec seulement une poignée de longs métrages à son actif, le génial Tsaï Ming-Liang éclipsait déjà son pourtant très talentueux compatriote Hou Hsiao-Hsien… Taïwan est décidement riche en artistes… Mais avec ce chef d’œuvre, le réalisateur paraît franchir un cap supplémentaire, tant d’un point de vue philosophique que cinématographique. Voilà sans doute le film le plus innovant, le plus hallucinant et le plus dérangeant depuis bien longtemps. Voilà un monument artistique et théorique qui va faire date ! Toutes les scènes mériteraient une analyse approfondie, enchaînant les plans anthologiques ! Je me contenterai, ici, de mettre en exergue une structure binaire reliée par une récurrence pourtant déjà problématique en elle-même. D’un côté, la toile de fond sous forme de satire politique, comédie burlesque due à une pénurie d’eau, et, rendant la pastèque omniprésente et indispensable. De l’autre, la profonde réflexion sur l’érotisme et la pornographie, relevant de nombreux concepts philosophiques, mais aussi, illustrant certaines théories psychanalytiques. Entre les deux, comme lien, comme vide permettant la cohérence de l’ensemble, d’une part, le binôme solitude/urbanisme explorée par tous les films de l’artiste, d’autre part, la comédie musicale, fantasmatique, mettant les repères en question… Cette dernière, jubilatoire et intense, n’hésite pas à aller de la complainte spleenétique à l’exploration des tabous, clichés et normes sexuels… La persistance des embranchements permet, quant à elle, d’articuler ce qui dépasse cette structure déjà complexe. Mais surtout, au-delà de cette froide extrapolation, soulignons que Tsaï Ming-Liang sublime chaque situation, chaque silence, chaque proposition, en surprenant à tous moments, sa quête artistique n’ayant pas de limite scénaristique… Comme chez Kim Ki-Duk, la parole est pratiquement absente et l’acteur principal (Lee Kang-Sheng, exceptionnel) ne s’exprimera que par regards et chants (partie musicale). Sa partenaire, d’une présence inouïe, exacerbe chaque sentiment. Ce film hors du commun ne livre pas tous ses secrets (la valise, par ex.) mais réussit, tant par sa richesse esthétique que par sa subtilité conceptuelle à révolutionner l’histoire du cinéma. Enfin, même si chaque scène a son trésor de magnificence, je crois que trois ressortent véritablement de l’ensemble, dépassant pratiquement tout ce qui s’est fait auparavant. La deuxième scène est peut-être l’une des plus érotiquement aboutie de tous les temps. La scène de rencontre, très contemplative, est d’une finesse rarissime. Et surtout, la longue scène finale, choquante, fascinante, cathartique, est probablement la plus fabuleuse qui soit, du point de vue de la jouissance : mise en image digne d’une fiction bataillenne (comment ne pas penser à ses primordiaux écrits ?), le cinéaste taïwanais parvient à nous faire sentir, comme personne, les passages de l’érotisme à la pornographie et de celle-ci à celle-là. Réflexion sur le corps d’une puissance inimaginable et d’une justesse confondante ! Ce film (cette scène en particulier) vaut mieux que la quasi-totalité des essais antérieurs pour montrer la complexité de la question. Sublimissime Amour magnifié par ce vide (et ces barreaux : tissage signifiant de l’Autre), dans le mur (celui du semblant, du non-rapport sexuel ?), qui unit, par la mort (béance permettant la création), par l’offrande de la vie. Oscillation perpétuelle entre l’initiation et la transgression : le rien y est omniprésent, changeant l’ob-jet a en éclats différents, sécrétions puis traces orgasmiques (plus-de-jouir) : du sperme dans la bouche à la larme qui coule, du phallus triomphant à la tendre détumescence… Quelque chose se passe d’absolument inoubliable, quelque chose qui invoque l’origine de nos fantasmes. D’un espoir invincible. 19.89

 

02 LOVE EXPOSURE (2008)

le méconnu réal nippon, Sono Sion, anarchiste convaincu, a travaillait plusieurs années sur ce qui devait être son chef d’oeuvre… au final, plus de six heures de film, un véritable univers artistique, insortable publiquement.

dès lors, compromis avec le Spectacle (festivalier), réduction à 3h57, grâce à un montage vertigineux, virtuose et vital. visuellement, entre les jeux de couleurs, les compositions symbolistes, les cadrages sensationnels, les rythmes définissant les diverses qualités d’images, les libre variation sur tel ou tel émotion, telle ou telle forme, sont d’une force rare, déjà, ce que la musique, simple, brut, sobre, souligne avec juste ce qui faut d’à propos (cela dit, ce sera peut-être la seule part vraiment perfectible du film : imaginons-le avec une OST des WEG !)

ce “compromis” est donc une victoire viralisante, clé essentielle de ce chef d’oeuvre sans commune mesure (si ce n’est l’oeuvre de Kitano toute entière) : la croix symbolise toujours cette victoire, lorsqu’elle est érigée. Ce que Florence Ehnuel nous dit en ces termes : “l’érection est un miracle au quotidien”, un “saint-sacrement” ! elle a écrit son livre sur le “beau sexe des hommes” avant la sortie du film… convergence déconstructionniste quant à la civilisation judéo-chrétienne, et, a fortiori, les monothéismes… au-delà donc du projet de JL Nancy, c’est d’abord une critique de l’Un, du signifiant Maître, par le “Hentaï”, c’est-à-dire la père-version ! Or, comme le dit Lacan, “Dieu est père-vers”. Le passage du mystique au père-vers (ou l’inverse pour elle), se fait donc par un “miracle”, l’érection du corps/coeur (la pulsion indifférencie les deux) dans la rencontre réelle ET imaginaire…

les trois premiers chapitres structurent ce nouage avec brio, pour laisser place au quatrième, “lady Scorpion”, ou la confusion sexuelle, la confusion politique, la confusion artistique enfin… adolescence, c’est-à-dire expérimentation traumatique et aventureuse des corps d’abord, du monde ensuite, et donc, confrontation aux normes sexuelles d’abord, aux normes politiques ensuite… Il n’y a pas d’hétéro, pas d’homo… Bisexualité fondamentale, détournée par les rencontres, de la sagesse du détour. Tellement chinois ici. C’est là qu’intervient la charge féroce contre l’Empire des simulacres, le spectacle du capitalisme qui est, selon Benjamin, “la religion absolue”, ayant intégré le péché, intériorisé la faute, autant dire : “Church Zero” ! Zero, car le principe est de neutraliser les émotions en réduisant l’Amour au sexe ou l’inverse… diviser, classer, stigmatiser, moraliser, etc. surtout : capturer par divers dispositifs, récupérer les monothéismes, absorber tout Un, s’en servir, par le Zero… face à ça, peu de solutions, de profonds traumatismes, des explosions enfin… la violence, l’attentat, le choc, cela permet de faire doucement s’effondrer l’Empire… mais peut-être que le prix à payer est trop fort… en témoigne la dernière partie, très foucaldienne (”Surveiller et Punir”), répondant -d’un même coup- à “I’m a Cyborg but that’s OK !” et à “Misfits” (season 1), le détour par la parole, par la fuite, par l’Amour fou, sublimement optimiste !

mais une autre solution était proposée, évitée de peu, à cause d’autres normes, plus familiales, plus difficiles à combattre : une solution terriblement efficace contre le Spectacle, un court-circuit inouï du Détour : “Bukkake-sha” ou l’industrie porno… Il eût fallu commencer par là, viraliser par la plus grande puissance mondiale, la pornographie ! la clé de l’anticapitalisme est là, et nulle part ailleurs… contaminer les normes sexuelles et politiques en se servant de la force spectaculaire qui s’offre ici, de manière ténue, intelligente, en amenant du gong-fu dans la photo perverse, du VOL dans le voyeurisme, de l’ART dans le fétichisme… C’est le pornanarchisme, du sexuel PUNK, du Bukkak’art, c’est-à-dire une fête orgiaque saluant la victoire corporelle, la mystique des sécrétions, la père-version transgressive, des Uns contre du Zero plein d’Un, du multiple, mais du disséminé, entrechoqué à grand renfort d’amitiés, et de sacré !

 

alors, dire que Hikari Mitsushima et Takahiro Nishijima sont à la hauteur de cette immensité artistique cathartique débordante, c’est un compliment que peu d’acteurs peuvent soutenir… Un miracle, un autre. BANDANT ! 19.69

 

03 ENTER THE VOID (2010)

générique brutal, entrée soudaine et violente dans le monde de l’image.

saisis, nous partons alors avec Oscar -comme avec un autre Ulysse- vers une aventure infinie : nuit de la conscience, départ hallucinatoire, extase psychédélique.

vision mise à mal, flottante, errante, tourbillonnante. images qui échappent.

puis l’événement, l’accident, l’impact du temps. la mort. peut-être.

impression de séparation, d’envolée transcendante, par des trous de vers, des bris de vie. la vie ailleurs continue, mais hallucinée.

tout revient, ou plutôt, les traumas se dénouent, à travers elles. palimpseste des femmes, la mère, la soeur, l’amante, transparence, échos, chocs.

ce que nous voyons : cette composition d’un visuel cinématographiquement inégalé, vertigineux, sensationnel. une ivresse vitale, dans une urgence faisant resurgir tous les traumas de la vie, toutes ces rencontres, terribles ou merveilleuses…

SEX - MONEY - POWER : tridimension tokyoïte, soutenue par ce qui ne porte pas de nom,

qui n’apparaît pas illuminé, mais qui est là rampant : MISERE - AMOUR - VIDE

ce que nous ne voyons pas : éblouis ou ombrés, entre deux regards, entre une vision “subjective” et un oeil omniscient, le cercle qui se brise, la fin des images, la coupe, dans les jouissances, comme une scansion.

retour du réel, criant. ici ou à l’écran. hors du temps. même invisible, le vide est omniprésent. il dynamise la vie, les plus pleines des présences. il arrive au coin de la rue, à toute vitesse. il jaillit, dans les désirs, détournant

ce qui spectralise nos certitudes, nos repères, et même finalement, nos rapports fixes aux temporalités et aux spatialités. cela bouge. tangue. secoue. ça nous poursuit aussi. gravé en nous. ainsi, Noé invente ici l’intensité ultime de ce qui s’appelle image. il nous donne, comme une grenade dégoupillée, de l’explosion imminente, du bonheur testamentaire,

 

quelque chose de supraluminal.

expérience filmique à jamais bouleversante. 19.66

 

04 I’M A CYBORG, BUT THAT’S OK ! (2007)

Si j’étais Beethoven, ce film serait un peu ma ‘Huitième Symphonie’” (PCW) : entre sa trilogie cathartique et traumatisante sur la vengeance et son ambitieux essai sur les vampires, Park Chan-Wook nous offre en effet une oeuvre aux accents résolument optimistes, joyeux et lumineux. Mais, attention, ce bijou n’a rien d’une comédie romantique classique et sa légèreté oxygénante n’altère absolument pas la fabuleuse folie de l’ambiance, la prodigieuse profondeur des paroles et la virtuosité vivifiante de la réalisation. Passons sur l’esthétique visuelle, pourtant savoureuse. Passons sur le montage (vive le numérique), pourtant impressionnant. Passons même sur la musique, pourtant magnifique. Attardons-nous plutôt sur la topologie originale de l’ensemble : il y a le monde (société d’artifices mais société pleine de bonne volonté), il y a l’espace psychiatrique (”…ceux qui sont un peu plus angoissés que la normale sont placés en asile psychiatrique. Incompris par les adultes dans un monde de faux-semblants, les enfants sont certains que leur univers est stable et logique. De même, les schizophrènes se créent leurs propres mondes et s’y enferment. Cet asile est donc un grand jardin d’enfants. Chacun des fantasmes, chacune des illusions des patients fait sens dans leur univers à part. Et lorsque leurs mondes personnels se rencontrent dans une réalité semi-virtuelle, cela suscite une grande clameur.” -PCW) et il y a… l’Amour.  Young-Goon (Lim Soo-Jung) “est persuadée d’être un cyborg. Elle refuse de s’alimenter préférant sucer des piles et parler aux distributeurs automatiques” : elle aime les machines car ces dernières ont un sens, elle a peur de l’oralité (angoisse de perte), elle est traumatisée par sa grand-mère alzheimerisée (cette dernière ne mangeait que des rat-dits et se pensait comme mère de… souris). Il-Soon (Jung Ji-Hoon alias ‘Rain’, megastar asiatique de la K-Pop) est un schizophrène, anti-social, cleptomane et narcissique, il a peur de disparaître (angoisse de mort-scèlement), c’est pourquoi il vole les qualités des gens… Mais l’avoir ne remplace pas l’être. Il a surtout le pouvoir du transfert car il connaît la puissance des signifiants. Ce pouvoir restera stérile jusqu’au jour où il ‘tombe amoureux’ de Young-Goon. Là, il croit en elle, et, la faisant dépasser ses peurs, grâce à l’imaginaire intensifié qu’ils ont bientôt en commun, parvient à se défaire de sa mère. Le transfert devient d’amour et… le sens de la vie montre enfin son échec. Psychanalytiquement parlant (car PCW, en plus de sa formation philosophique et de son génie artistique, semble y comprendre l’essentiel), le psychotique Il-Soon se sauve de son enfermement en sublimant ses représentations pour sauver la bordotique Young-Goon de la forclusion du réel. En effet, la rencontre, dans l’Amour, d’une traversée par la parole fantasmatisante(métempsychose) et d’une traversée par la métonymie du manque-à-être (désir débordotisant) dépasse la fin d’un monde incompris pour se jeter dans l’incompréhension d’un monde renaissant. Ces travers sont des trajets transhumanistes, secret du film, magnifiquement incarné par l’évolution de Young-Goon : “I’m not a psycho, I’m a Psyborg !”. Ce n’est pas une question de sens, c’est une question de jouis-sens… Ajoutez-y un massacre à la John Woo, de la féérie à la Tim Burton, une palette humoristique interminable et une fin aussi savoureuse que pleine de promesse, et vous avez un trésor de scènes anthologiques doublé d’un puits d’appuis psychiques. Bien sûr la profondeur artistique aurait pu être encore plus insondable (comme dans Old Boy), bien sûr la question de la jouissance reste en plan, mais, au final, quelle image n’est pas jubilatoire, quelle émotion n’est pas divinatoire ? Ici, on touche à un certain degré de perfection : celui de la limpidité, éclat de dire, éclair du vrai. 19.61

 

05 2046 (2004)

Il y aurait tant à dire… Ce film mériterait, non pas un article entier, mais bien un blog pour lui tout seul ! Essayons de synthétiser l’indicible : 2h00 d’envoutement total où le sublime côtoie le bouleversant, où la magnificence visuelle se marie à la somptuosité des “instants volés au temps”. Wong Kar-Waï, génie absolu du 7ème art, nous livre-là, le fruit de cinq années de travail, et, le résultat dépasse l’entendement : l’éternel thème de l’Amour est sublimé par tous les aspects de ce chef d’oeuvre… Ainsi, la réalisation incroyable, les acteurs fabuleux (et notamment, un Tony Leung au sommet), la musique ensorcelante (génial Shigeru Umebayashi !), le montage divin (merci William Chang !), les dialogues savoureux… Et le scenario, bien sur, à la fois complexe et génial… Symboles multiples et troublants (pêle-mêle : “2046″ -Nombres, Noël, pluie, hôtel, musique, robes, fumée, couleurs -vert et rouge, surtout-, japonais…); thèmes primordiaux, entre raffinement et éblouissement : occasions manquées, passions défuntes (des faintes), désirs, regrêts, plaisirs… L’Amour sous toutes ses formes… Mais aussi (surtout ?), le temps qui passe, où passé, présent et futur se confondent, où les souvenirs et l’avenir s’unifient, où le présent s’apparente à des bribes d’existence, des gouttes intemporelles teintées de mélancolie…; ode à la féminité, aussi, grâce aux fascinants enchevêtrements de femmes, à travers lesquelles M.Chow (Tony Leung) voit défiler sa vie et ses sentiments, entre érotisme, passions et Amour véritable -celui qui n’arrive qu’une fois et qu’il faut “saisir au vol”… En bref : une sorte de bilan cinématographique kar-waïen nous racontant sempiternellement ce qu’est l’Amour et ce qu’est le Temps… Une recherche d’une profondeur inouïe où le temps et les sentiments s’entrelacent, s’osmotisent, se métaphysiquent… “Accomplissement de l’inachèvement” (dixit un critique) se mystifiant chaque fois davantage. A voir, revoir, encore et encore… Imprégnez-vous aussi d’In the Mood for Love, presque aussi intense de pureté et de lyrisme (la fameuse histoire d’amour de M.Chow avec Mme.Chan !), mais moins riche car expression transparente de la fêlure érotique, comme un fragment du futur bijou, comme une paillette annonçant l’incroyable joyau (la conséquence) qu’est “2046″… Et n’oubliez pas non plus d’emprunter un autre chemin d’analyse pour ces deux diamants : ce rapport si fécond entre Amour et Littérature, sans cesse expérimenté par M.Chow, écrivain et amoureux. Car ce que recherche M.Chow en écrivant, c’est l’Amour, l’atemporel, ce qu’il recherche comme ce que recherchent tous ceux qui partent pour 2046, c’est l’aveu amoureux. L’écriture, la littérature peut tout, elle peut nous faire comprendre ce qu’est le temps, ce qu’est l’atemporel, elle peut nous permettre d’atteindre 2046… sauf l’aveu, sauf l’Amour. M.Chow s’imagine être le seul revenu de 2046 mais personne ne le peut réellement, personne ne peut connaître ce qu’il en est vraiment. 2047, ce présent de l’écriture, c’est cette recherche de l’écrivain, cette recherche qui ne permet que de comprendre le temps, pas de comprendre l’Amour. A défaut d’aveu, il faut répéter l’adieu. En effet, “2046″ est une tragédie, à sa manière, une ritournelle d’adieux, transcendant toutes les facettes de La femme, en tant qu’impossible, à travers les femmes passées, présentes… Et à venir ? En attendant, il y a l’oubli (boire, baiser, s’abrutir), la fragmentation de l’espace (rideaux, voiles, portes…) et l’espoir qu’il y ait un après les secrets… Cet espoir n’a sans doute était possible qu’avec l’écriture de 2047, qui a permi de comprendre ce que l’écriture ne permet pas : elle permet les adieux mais jamais l’aveu amoureux. Que de pistes, que d’aventures nous offre WKW : à chaque vision, une nouvelle réalité nous apparaît. 19.55

 

06 BATALLA EN EL CIELO (2005)

Tragédie mexicaine aux accents tarkovskiens -mais avec la crudité réaliste clarkienne, l’errance filmique antonionienne, le lyrisme subtil karwaïen, le symbolisme discret kimien et l’imprévisibilité cathartique tsaïenne-, le film de l’artiste Reygadas nous fait vivre une tension palpable entre présence et absence, chute et élévation, destin et liberté… Cette “bataille” jaillit en image à partir d’un travail exceptionnel sur les sons et par le point de vue errant de la spectralité des plans : la violence pornographique des désirs et la violence érotique des peurs se trouvent hantées par l’absence (ce mort endeuillant les choix), mais cette hantise paraît à son tour détruite par l’interférence des atmosphères sensorielles… La scène de fellation bouclant (introït-extroït) le film est à la fois sublime dans son cadrage et originale dans son processus identificatoire; la scène de baise d’obèses se fait sublime dans sa composition et géniale dans son processus projectif; la scène où Ana -d’un érotisme irradiant- se donne à Marcos -antihéros époustouflant- bouleverse tant qu’elle semble en éjecter la camera… Mais ces scènes ne donne tant d’émotion que parce que la cohérence du montage augmente les sursauts et rythme le souffle. Chaque scène est nécessaire car à chaque fois la présence se trouve tiraillée d’une manière autre, oscillant entre pragmatique et mystique. La sidération des sens ne saurait toutefois être si intense sans l’orchestration musicale, proche de la perfection. Cette profusion pourtant ne donne naissance qu’à une épure cinématographique, comme pour mieux nous saisir, au plus proche et au plus sobre de nos frissons. 19.49

 

07  AIR DOLL (2009)

jamais un film n’avait traité des liens entre vide et vie avec autant d’originalité, de pertinence et de perfection formelle.

l’air comme vide soufflé, respiration, animation des corps, plastiques, jetables, déchets fous de reflets fous.

solitudes citadines. éternité ou destin. ou alors, peut-être, la sortie vers le beau, lorsque le “I’m off” rencontre le “beautiful”… mystérieux et improbable.

“la vie, il faut la croire sur parole” : cette phrase incroyable de Sony Labou Tansi pourrait, aussi, résumer le film, tant là où ça parle, ça inspire et ça aspire, ça opacifie la peau…

c’est contemplatif mais c’est frissonant, ça hypnotise mais ça fait sursauter, ça pointe du détail mais ça explore l’invisible, c’est plein de plans liants et riants, découvrant l’espace au gré des rencontres, des accidents, des jeux…

les secrets de l’enfance, de la naissance, du mourir, du sourire, du soupir, de la puissance, et puis…

du toucher

qui irradie

qui sort

de la torpeur

c’est définitivement oxygénant, vivifiant, ténu pourtant.

c’est enfin, une mise en abyme du cinéma, de sa lumière, de son mouvement, de ses désirs, de ses tourments.

c’est profondément nippon : un bris de semblants. 19.45 

08 VISAGE (2009)

Là où ça rate, là où le manque agit, là où le pulsionnel touche à nos fantasmes : fantômes devenant visages plutôt que symptômes devenus vissages. Impossibilité du rapport sexuel (ou non). Rencontres avortées, phrases esquissées, désirs en souffrance. Interruptions. Pourtant, des présences se font jour, s’intensifient, s’envisagent. Apparitions furtives ou explosives, lorsque ça déborde (comme l’eau, comme la neige, comme le feu aussi) ou lorsque ça se dérobe (comme le regard, comme le reflet, comme le rendez-vous aussi). La mort de la Mère. La transmission du Père. La quête -masquée- de la figure -dévisagée- de la vie. Mises en abyme abîmées, failles à l’aune de la quatrième dimension. La dimension sauvage, celle du cerf, volant. L’attente. Le noir. S’en libérer. Salomé. Danse malgré la solitude. Danse malgré les habitudes. Le roi, mystique en diable (Léaud, au sommet, comme toujours), comme fusionné avec Jean-Baptiste, sortant du trou, pour tourner autour du cadran. Dans l’axe du levant, jusqu’à ce que l’animal, insaisissable, soit hors champ. Hors chants.Titi meurt, Zizou vit. Le don du père échoue là où sa métaphore résout. Perdu, Kang (Lee, sensationnel, encore une fois) trouvera alors sa voie. Via les expérimentations des voiles et des matières, des formes et des contenus, dans l’espacement, le discontinu. Elle (Casta, enfin consacrée) irradie : si elle s’applique à s’empêcher de voir, à combler la clarté, c’est -aussi, surtout- pour enfin lier corps -si épanoui, si troublant- et visage -si expressif mais si évanouissant-, ce que les coupes et les embrasures des cadres géniaux, des trouvailles de plans et de pleins, des transitions insoupçonnées, mettent en exergue. Tsaï Ming-Liang, tout en enrichissant son film des apports des deux précédents, fait ici pendant à “Et là-bas quelle heure est-il ?”, comme complément et dépassement, des parents. Toutes les scènes ont leur nécessité, autant dans les lieux souterrains que dans ceux communs pour dénouer la réalité, méandres de l’imaginaire, pour aborder, finalement, le Réel. 19.41

 09 SOUFFLE (2007)

Film hypersignifiant, fruit d’un génie structuré en 10 jours, jubilatoire et cathartique. Kim Ki-Duk semble avoir trouvé les clés de la sérénité : d’une poéticité folle, d’un humour subtile et ravageur, par un périple bouleversant, ‘Soom’ propose l’oxygène cinématographique qui nous manquait. Il ne s’agit pas d’un triangle amoureux, il ne s’agit pas d’une éthique (ni d’une morale), il s’agit d’une sagesse esthétisée, voix silencieuse et inouïe. Pas un plan pauvre, pas une scène transitoire : tout est densité, saturation d’émotions contradictoires, équivoque brûlante. Ainsi, face aux désespoirs (à l’air raréfié), c’est l’espace de l’esprit que nous ouvre l’artiste : ode passionnée, Réel apparut au détour -symbolique- des photos et écrans. Mystique appel à l’extraordinaire : la ‘Jouiscence’. De l’errance à l’Eros, la précision et la justesse des jeux d’images coupent… le Souffle ! Mais transmettent un vent nouveau au septième art. Chang Chen est vertigineux de profondeur, Ha Jung-Woo est fascinante. Les sons parachèvent l’osmose. 19.35

10 MY SASSY GIRL (2001)

“Le destin, c’est juste bâtir un avenir pour la personne que l’on aime.” : voilà comment résumer cet extraordinaire joyau cinématographique, en une phrase (celle de l’auteur). Pour son premier film, Kwak Jae-Young s’élève directement au rang de génie (et de star en son pays) ! D’apparences inégales, ce film est, pourtant, absolument extraordinaire. D’une structure rarissime et sensationnelle, il nous fait sourire, rire, nous émeut, nous attendrit, voire, nous arrache quelques larmes… Comédie succulente, délicieuse, joyeuse… Mais aussi, et surtout, romance d’une puissance inouïe. Cette histoire d’Amour peu commune est une fabuleuse “bulle de bonheur”… La plus célèbre des actrices coréennes -et pour cause !-, Jeon Ji-Hyun irradie le film de sa beauté et de son talent; son “partenaire”, Cha Tae-Hyun (Gyeon-Woo) est à l’unisson. Soulignons, aussi, la qualité de la musique, osmotisant à merveille les émotions… Enfin, notons que ce bijou est en crescendo : l’humour craquant laisse place à des scènes d’un romantisme inégalé… Jusqu’à la scène finale : une des plus savoureuses de l’histoire du 7ème art. Ainsi, globalement, le film a 3 niveaux de lectures : le premier est celui du divertissement pur, le second est celui des contre-pieds (codes des succès cinématographiques antérieurs détournés), le troisième est allégorique (sur le hasard et l’Amour, primordialement). 19.33

 

 

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