“Au Moment voulu”
Friday, March 21st, 2008“En l’absence de l’amie qui vivait avec elle, la porte fut ouverte par Judith. Ma surprise fut extrême, inextricable, beaucoup plus grande que si je l’avais rencontrée par hasard.” (P. 7)
“D’où qu’il vînt, le choc m’avait si vigoureusement rattrapé que, dans l’instant présent ouvert par lui, j’étais assez au large pour oublier éternellement d’en sortir.” (P. 14)
“De cette jeune femme qui m’avait ouvert la porte, à qui j’avais parlé, qui du passé au présent, pendant un temps inappréciable, avait été assez vraie pour demeurer constamment visible à mes yeux : d’elle, je voudrais à jamais ne rien laisser entendre. Il y a, dans la nécessité pour moi de la citer, de la faire venir au jour, à travers les circonstances qui, si mystérieuses qu’elles soient, demeurent celles des êtres qui vivent, une violence qui me fait horreur. En cela réside mon désir d’abréger, du moins dans sa partie noble. Passer par-dessus l’essentiel, c’est là ce que l’essentiel, à travers lui, me demande. S’il se peut, qu’il en soit ainsi. Je supplie mon déclin de venir seul.” (P. 16-17)
“Pourquoi je ne la vis pas ? Je l’ai dit, je ne le sais pas clairement. Il est difficile de revenir sur une impossibilité quand elle a été surmontée, plus difficile encore, quand il n’est pas sûr que l’impossible ne demeure. Les hommes qui passent et ne se rencontrent pas, sont innombrables; personne ne le juge scandaleux; qui voudrait se faire voir de tous ? Mais, moi, j’étais peut-être tous encore, j’étais peut-être le grand nombre et la multitude inépuisable, qui pourrait me décider ? Cette chambre était pour moi le monde, et pour mon peu de forces et mon peu d’intérêt, elle avait l’immensité du monde : qui exigerait d’un regard qu’il traverse l’univers ?” (P. 20-21)
“J’imagine qu’au début Judith lui avait parlé de moi : fort peu, mais néanmoins infiniment, c’était là le sombre côté des choses. (Je lui avais dit : ‘Je veux habiter dans l’obscurité.’ Mais la vérité parlait en elle à son insu, et même quand elle ne disait rien, elle parlait encore; derrière son mur, elle affirmait
quelque chose.)” (P. 26)
“Je lui dis, je lui répétai plusieurs fois assez vivement : ‘Mais qu’avez-vous ? Qu’avez-vous ?’ La lumière éteinte, je me rappelai ce ‘Qu’avez-vous ?’ et il me fit horreur. C’était un cri faux, une interrogation lourde que pénétrait un soupçon, une pensée froide, déconcertante. Elle eût été bien empêchée, après cela, de savoir si ‘elle avait quelque chose’. Mais, par ce soupçon, il me semble que je revins à moi, un moi solitaire, lointain et dispersé, en recul devant le temps, qui ne tutoyait personne et devant qui personne ne pouvait dire moi. Soupçon étrange, je m’en rendais compte, illusion des plus confuses, et cette confusion ne reflétait pas la vision à l’infini de perspectives ouvertes les unes sur les autres, mais la tristesse stérile du chaos, l’incertitude afligée qui se referme et se retire en s’agitant.” (P. 32-33)
“J’en suis sûr, et notre commun saisissement le montrait : pour l’un et pour l’autre, en ce moment, ce qui se mettait à bouger, à ouvrir la porte dans un tel silence, n’était rien de moins terrible qu’une pensée, et sans doute était-elle pour tous les deux bien différente, mais nous avions en cet instant au moins cela de commun que ni l’un ni l’autre nous n’étions capables ni dignes de la supporter. Après un moment, je lui fis un signe, je lui indiquai que j’allai sortir doucement. Elle me regardait avec une sorte d’inconscience; mais, à mon premier mouvement, elle me rattrapa, me maintint auprès d’elle avec une incroyable force nerveuse. Etait-ce de la peur ? un réveil de la vie ?” (P. 48-49)
“Je les avais à ma portée, ces heures qui ne me demandaient rien et à qui je ne demandais rien que de passer sans m’atteindre et de l’ignorer après m’avoir connu.” (P.52)
“Parce que nous vivions ensemble, je ne regardais pas moins le visage de Judith. L’habitude ne l’usait nullement. Beau ? Je pense qu’il l’était, mais le regarder, ce n’est pas le décrire. (Je ne le photographiais certainement pas. Je ne le regardais pas non plus, on peut en être persuadé, pour lui attribuer des sentiments.) Pour en dire cependant quelque chose : je la trouvais extraordinairement visible;
elle aparaissait, plaisir fascinant, inépuisable.
Ce qui rendait la situation terrifiante, c’est que j’étais -et sûrement chacun de nous- à la limite des sentiments heureux. Nous pouvions aller plus loin encore ? Mais pourquoi ? au nom de quoi ? Plus loin ! Plus loin exactement là où nous étions. Le désir le voulait ? Le désir voulait aussi l’éternité.
Je m’étais éveillé en ressentant un frisson terrible, tous les réveils sont liés plus ou moins à un frisson. Mais que celui-ci fût une force plus grande, farouche et facétieuse, je ne l’avais pas méconnu. Je lui devais infiniment. Sans lui, qu’aurait été mon désir ? Une mimique solitaire, grimaçante. Mais il m’avait soulevé et, étant le jour, son frémissement était le frémissement du jour. Eclairer, faire apparaître, oui : voir, un immense plaisir; mais désirer jusqu’à la fin, il n’y avait qu’un tel frisson pour me donner à croire que
cela serait.” (P. 75-77)
“J’aurais pu me lever et, comme l’on dit, casser les vitres : je pense que j’avais assez de force pour cela. Sûrement, dans cette patience terrible qui me maintenait au point mort d’un désir furieux, il y avait cette tentation de parler, une terrible, une dramatique tentation de prononcer sur ce calme une parole dénonciatrice, un mot, la vérité dernière d’un mot; mais je ne parlais pas; il me semble, quoi qu’en disent les livres, que je n’ai jamais parlé. Par faiblesse ? par respect pour les sentiments heureux ? Je ne voulais pas diffamer par la vérité ce qui est plus vrai qu’elle, -et puis, je ne suis pas un juge. La parole
ne m’appartenait pas.” (P. 83)
“Cette idée, ‘le jour commence’, me brûlait, étant déjà à travers ma vie réduite à l’éternité de si peu d’instants, cette autre idée, ‘le jour tombe’; hâte privée de sang-froid, semblable à un gâchis de gestes, et qui était cependant une exigence tout à fait lucide, parce que je voyais dans toute son étendue l’immensité de l’histoire qu’il me fallait mettre en branle. Je me trouvais de plain-pied avec le bel instant, mais le saisir ? Qui ne comprendra qu’avec sa force sauvage, le frisson déjà m’entraînait pour aller plus loin ? Et ce qui rendait folle mon impatience, c’est que le bel instant voulait être retenu, éternisé, qu’il était un instant gai, et ignorant ou soupçonnant seulement qu’à s’attarder auprès de moi, il se condamnait à devenir une belle apparition, un retour à jamais beau, mais séparé de lui et de moi par la plus grande cruauté.” (P. 105)
“Un autre signe de sa préoccupation, c’est qu’elle essaya -quand je lui eus demandé, mais je ne l’avais pas encore lâchée : ‘Êtiez-vous là depuis longtemps ?’- de me dire tout ou du moins de me dire une chose. Autant que je pouvais le voir, c’était comme un panorama de tentation, une prière de bonheur perpétuel, l’offre de me livrer les clés du royaume, ce qui finalement s’éclaira par cette phrase d’envergure (qui avait tout l’air d’être une réponse à mes questions vaines sur ce qui se passait ‘au juste’) :
‘Personne ici ne désire se lier à une histoire’.” (P. 108)
“Entre mes bras, je sentis passer un terrible orage convulsif, et pour demeurer avec elle, je dus répondre à l’appel formidable qui en cet instant s’élevait du fond du jour, la rage me souleva, je l’empoignai à bras-le-corps et, l’ayant ressaisie à travers l’ébranlement et la chute immobile de nos deux corps ensemble, je la maintins fermement à l’écart de l’illimité. Peu à peu, elle retrouva de l’air, une légère vie individuelle, et comme je ne la lâchais pas, hâtivement elle murmura quelque chose, mais pour donner une revanche au chaos, je l’empêchai de sortir de cet instant.” (P. 124)
“Son amie nous regarda l’un et l’autre, l’un après l’autre, je crois, et bien qu’elle eût légèrement tourné la tête de mon côté, ce qu’il y avait d’incroyablement perçant dans ce regard, uni au mouvement vif des yeux, nous frappait d’immobilité. Je ne pense pas avoir jamais vu un regard aussi avide. On peut dans les yeux lire des sentiments, la terreur, l’ébranlement du désir; mais celui-ci était avide, je veux dire qu’il n’évoquait pas la lumière : ni clair, ni trouble, et à proprement parler, peut-être à cause de sa fixité rendue plus provocante par le va-et-vient des yeux (qui nous regardaient tour à tour), s’il exprimait quelque chose, c’était l’effronterie de la faim, la surprise nocturne devant la proie. Certainement, un admirable regard : avide ? mais n’ayant rien, insignifiant mais capable d’une immense raillerie,
-et surtout très beau.” (P. 131-132)
“Je voudrais encore dire ceci : quand l’homme a vécu l’inoubliable, il s’enferme avec lui pour le regretter, ou il se met à errer pour le retrouver; ainsi, il devient le fantôme de l’évènement. Mais cette figure ne se souciait pas du souvenir, elle était fixe mais instable. Avait-elle eu lieu une fois ? Une première fois et cependant pas la première. Elle avait avec le temps les rapports les plus étranges, et cela aussi était exaltant : elle n’appartenait pas au passé, une figure et la promesse de cette figure. Elle s’était en quelque sorte regardée et saisie elle-même dans un seul instant, à la suite de quoi s’était produit ce terrifiant contact, cette catastrophe démentielle, qui pouvait bien être considérée comme sa chute dans le temps, mais cette chute avait aussi traversé le temps en y creusant une immensité vide, et cette fosse apparaissait comme la fête jubilante de l’avenir : un avenir qui ne serait jamais plus à nouveau, de même que le passé refusait d’avoir eu lieu une fois .” (P. 134-135)
“Pour moi, je ne pouvais que regarder, par une vue qui exprimait toute la tranquille transparence d’une vue dernière, cette femme assise près du mur, la tête légèrement penchée vers ses mains. Me rapprocher ? descendre ? Je ne le désirais pas, et elle-même, dans sa présence illégitime, acceptait mon regard, mais ne le demandait pas. Jamais elle ne se tourna vers moi et jamais, après l’avoir regardée, je n’oubliai de me retirer tranquillement. Jamais cet instant ne fut troublé, ni prolongé, ni différé, et peut-être m’ignorait-elle, et peut-être était-elle ignorée de moi, mais il n’importait, car pour l’un et pour l’autre cet instant était bien le moment voulu.” (P. 139)
“Qu’on le comprenne, il ne s’agissait nullement d’une image : l’image ou la figure, si calme qu’elle fut, n’était par rapport à la dignité souveraine de l’instant qu’un reste d’inquiétude, sur l’instant l’inquiétude demeurait posée, c’est pourquoi il apparaissait. Ce que je voudrais dire, c’est que le jour avait de toute évidence un rapport avec cet instant de la nuit, rapport mystérieux et dramatique, épuisant à tous égards, et comme, moi aussi, j’aimais le jour et qu’en plus je vivais, j’étais mêlé à l’intrigue la plus épuisante, mais cela ne signifiait pas encore que j’en fusse à proprement parler occupé.” (P. 142-143)
“L’étrangeté venait de ceci : c’est que cette pression extraordinaire, vivante, n’était pas celle d’un point étranger au temps, mais représentait aussi bien la pure passion du temps, la pure puissance du jour, et son exigence ne se détournait pas de la vie, mais, la consumant dès qu’elle la touchait, elle paraissait invivable, exactement comme la passion est vivre, bien que l’être touché par la passion détruise aussi la possibilité qu’est la vie. C’est pourquoi, par certains côtés, ce ‘point’ était la passion en ce monde, et la passion du monde ne pouvait que chercher ce point.” (P. 144-145)
“Le fait qu’elle fut toujours plus évidente -c’était là sa splendeur, menace dirigée contre elle-même- annonçait qu’elle vivait : oui, elle prenait son essor, compagne d’un seul moment. Et maintenant ? Maintenant, l’évidence s’était brisée; les piliers du temps, rompus, soutenaient leurs ruines.
‘Maintenant’, étrange rayon. Maintenant, force furieuse, pure vérité privée de conseil. Il était bien vrai que nous nous entendions, mais dans la profondeur de maintenant, là où la passion signifie aimer et non pas être aimé. Qui aime est la magnificence de la fin; qui est aimé, avare souci, obéissance à la fin. Elle était liée à moi en ceci que d’elle rayonnait la puissance joyeuse dans la lumière de laquelle je surgissais précisément là, précisément maintenant : à son contact, et j’étais lié à elle, étant le jour qui me faisait toucher son évidence. Mais si ‘ce rapport était menacé’, elle devenait un ‘Je le veux’ stérile, et moi, une froide et lointaine image.” (P. 148-149)
“Elle céda cependant au frisson; elle me fixait du fond d’un passé extrême, lieu sauvage, vers un avenir extrême, lieu désert, et comme elle n’était nullement contemplative, ce regard, étrangement effronté, était une constante violence pour me saisir, sommation ivre, joyeuse, qui ne se souciait ni de la possibilité ni du moment. Elle était à cause de cela en avant de moi, et pourtant sa jeunesse avait je ne sais quoi d’irréel, transparence prophétique qui abîmait le temps et le rendait anxieux de lui-même. M’assujettir ? elle ne le voulait pas; se laisser orienter ? elle ne le pouvait pas; me toucher, oui; c’est ce contact qu’elle appelait le monde, monde d’un seul instant devant lequel le temps se cabre.” (P. 150)
“Quand l’air manque, il est vrai qu’à un certain moment le temps devient l’air que la respiration épuise. Mais si le temps manque à mon souffle, ce n’est pas qu’il soit limité, car il ne semble plus avoir de limites, il est seulement plus ténu et plus pauvre, à cause de cela instable et fuyant. Je crois que je ne puis plus perdre mon temps et, en vérité, pour une raison singulière, c’est qu’il s’est lui-même déjà perdu, étant tombé au-dessous des choses qu’on peut perdre, devenu insaisissable, étranger à la catégorie du temps perdu. Impression mystérieuse, car je m’occupe toujours de moins de choses et je suis cependant toujours entièrement occupé. De plus, je subis une constante, une extrême pression pour réduire encore mes tâches, pourtant déjà si réduites. Evidence surprenante, instantanée.
Je pense que le temps passe, car les jours, eux, passent, glissent et avec une joyeuse promptitude au sein de leur tranquille lumière. Mais je vois bien que pour moi il y a seulement de moins en moins de temps à l’instant où je suis, ce qui explique non pas qu’il n’arrive rien, mais que ce qui arrive soit comme la répétition d’un même évènement, -et cependant non pas le même : il s’enfonce à un niveau sans cesse plus bas, où il semble errer plutôt à la manière d’une image, quoiqu’il soit absolument présent.”
(P. 154-155)
“Terribles sont les choses, quand elles émergent hors d’elles-mêmes, dans une ressemblance où elles n’ont ni temps pour se corrompre ni origine pour se trouver et où, éternellement leurs semblables, ce n’est pas elles qu’elles affirment, mais, par delà le sombre flux et reflux de la répétition, la puissance absolue de cette ressemblance qui n’est celle de personne et qui n’a pas de nom et pas de figure. C’est pourquoi aimer est terrible et nous ne pouvons aimer que le plus terrible. Se lier à un reflet, qui l’accepterait ? Mais se lier à ce qui n’a pas de nom et pas de figure et donner à cette ressemblance errante et sans fin la profondeur d’un instant mortel, s’enfermer avec elle et la pousser avec soi là où toute ressemblance succombe et se brise, c’est cela que veut la passion. Je puis dire que je me suis lié à cette imobilité qui passe et par la nuit et par le jour, calme phosphorescence d’un instant qui ne connaît pas l’éclipse des ténèbres, qui ne s’éteint pas, n’éclaire pas, car elle ne révèle rien, bonheur scintillant d’un rayon (…)”
(P. 160-161)
