Etre étranger en France (XXème siècle)

Introduction (P.01-02) :

« Nulle part on n’est plus étranger qu’en France […] Et pourtant,nulle part on n’est mieux étranger qu’en France. » - Julia Kristeva

Avant de nous focaliser sur la France -donc sur le rapport des Français aux étrangers-, voyons déjà ce qu’est (ce que peut être) un étranger. D’abord, l’étranger est celui qui ne fait pas partie du groupe (de la communauté, au sens le plus large), celui qui n’”en est” pas ou qui n’”y est” pas, celui qui n’est pas le propre du groupe, mais l’autre. Cependant, ce dernier (l’autre) n’est pas nécessairement étranger : face à l’étranger, il y a toujours davantage qu’un “ego”, il y a un “cum” (face à “lui”, il y a “nous”). En France, par rapport aux Français, l’étranger serait d’une autre terre (d’un autre territoire), d’une autre Nation, d’”ailleurs” (de nulle part ?). L’étranger peut être définit par rapport au territoire (le “jus solis”) et/ou par rapport au sang (le “jus sanguinis”). Mais en France, c’est la Mère-Nation qui fait autorité : est étranger, en France, celui qui n’a pas la nationalité française. L’immigré dépend, lui, de son lieu de naissance : il est né ailleurs qu’en France. Dès lors, nous entrevoyons quels problèmes va poser la nationalité (particulièrement en France) : devenir Français ou rester étranger, peu importe le statut, l’oscillation reste irrésolue, du pôle politique au pôle civil, de la morale au social, de la citoyenneté à l’humanité. La Nation française, plus universaliste et paternaliste que plurielle et internationaliste -comme en témoigne l’orgueil républicain d’une particularité française : berceau des Droits de l’Homme, la France est le chantre de l’égalité- aura toujours tendance à politiquement affirmer l’apolitisme de l’étranger. En effet, la double-appartenance de ce dernier, son entre-deux (écartelé de l’origine à la France) attise la fascination et l’abjection, entraînant la France à parler pour lui, à répondre de lui : relation fondamentalement asymétrique. Ainsi, nous comprenons que l’enjeu se situera toujours autour du discours français touchant à l’”absolument autre” : comment le comprendre, l’assimiler, l’intégrer ? Obnubilée par ces problèmes, la France semble alors oublier ce qu’est l’accueil : et s’il fallait le laisser être, le laisser dire ?C’est à travers la mise en place de l’espace public (républicain), à la fin du XIXème siècle, que le “problème” de l’étranger va prendre de l’ampleur : parallèlement, l’école et la politique vont développer un nationalisme de supériorité alors que la presse (par la “fait-diversisation” - Gérard Noiriel) et la rationalité scientifique accentuent l’altérité de l’étranger. Mais le tournant historique, entrevu lors de l’Affaire Dreyfus, est la bipolarisation du discours sur l’étranger, marquant le passage à la vision du XXème siècle. Symboliquement, la date butoir paraît être 1905 : la naissance des partis, avec la SFIO (la “Gauche”) refaçonne la France en deux discours (déjà visibles lors de l’opposition Dreyfusards/anti-Dreyfusards) : le pôle “social-humanitaire” face au pôle “national-sécuritaire” (G. Noiriel). Ce sera notre fil rouge politique et discursif, jusqu’en 2007, limite du XXème siècle (?), choisie pour une nouvelle particularité : la création d’un Ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Mais 1905, c’est aussi la fin du Concordat : “la figure de l’étranger vient en lieu et place de la ‘mort de Dieu’…” (J. Kristeva). L’étranger devient une abstraction transcendant les croyances : différent, il est l’ennemi (le diable ?) ou l’ami nous révélant à nous-même (le “daimon” grec ?). La figure d’un étranger transcendant les particularités françaises sera notre fil rouge humaniste.Nous verrons d’abord comment l’étranger est perçu en France : du concept d’altérité au discours d’altération. Ensuite, nous étudierons la recherche française d’un idéal cristallisant la fascination pour l’étranger. Nous expliquerons, enfin, les ressorts et les effets de la xénophobie(du Darwinisme aux discriminations).

Développement (P.02-21) :

L’étranger en France, est certes dépourvu de la nationalité française mais, n’est pas perceptible totalement à travers le filtre de la Nation, il incarne tout autant une convergence de critères (politiques, sociaux, métaphysiques…), évoluant au cours du siècle. Ainsi, “l’étranger commence lorsque surgit la conscience de ma différence et s’achève lorsque nous nous reconnaissons tous étrangers, rebelles aux liens et aux communautés.” (J. Kristeva). Mais la prépondérance du concept d’immigration va amener la France à insister sur le “jus soli” : les discours des Français auront alors tendance à opposer les étrangers de l’extérieur et ceux de l’intérieur, même si la figure de l’étranger accentuera la différence physique (l’apparence).

[…]

Même si l’étranger attise le discours social plus qu’aucun autre discours, à cause de la prépondérance du thème de l’immigration de travail, la perception française de l’étranger est constamment, au cours du siècle, redéfinie par l’oscillation entre les pôles social-humanitaire et national-sécuritaire. L’étranger fascine le Français autant que l’étranger se sent esseulé. Les Français rejettent les étrangers quand (la plupart du temps) ils ne peuvent pas les faire entrer dans une “case”, dans un lieu d’identification; car le territoire français s’oppose à “l’espace de l’étranger” qui “est un train en marche, un avion en vol, la transition même qui exclut l’arrêt.” (J. Kristeva). Ce qui n’empêche pas la recherche d’un modèle idéal d’intégration.

Pour la France, il a fallu concilier fascination et immigration. Les déficits démographiques et économiques (notamment pendant les guerres) a amené les Français à “se rabattre” sur l’étranger. Au cours du XXème siècle, c’est le besoin de main d’œuvre qui a primé sur l’humanisme accueillant. C’est pourquoi l’origine de l’étranger a presque toujours été associée à une position sociale, et c’est pourquoi le modèle d’intégration sensé cristalliser la fascination française n’a pu être complètement assimilationniste, ni simplement insertionniste. L’immigration recouvre l’espace dévolu aux “experts” de l’accueil : quels critères choisir pour ces flux d’étrangers, venus de l’extérieur ? L’aparition de l’étranger sur le territoire français fera parfois office d’étonnement (voire de miracle), parfois elle sera choquante (voire symptômatique) : le modèle idéal des Français est à mi-chemin du “xénothaumatique” et du “xénotraumatique”.

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La xénophobie ressemble à la peur du vide : insaisissable, entre deux appartenances, l’étranger est un appel d’air systématique dans nos tentatives de le fixer. C’est pourquoi, lorsque une idéologie, forcément dogmatique à un moment donné, tente d’assimiler l’étranger -comme un objet-, elle se heurte à une altérité “indigeste” : la fscination se transforme en abjection et la peur engendrée par l’incompréhension peut aller jusqu’à la “suppression” de la “gêne” occasionnée dans l’identité. La xénophobie peut se disséminer en multiples discriminations, ségrégations et stigmatisations, comme elle peut imploser par débordements : “racisme” et antisémitisme.

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Littéralement, “peur de l’étranger”, la xénophobie prend d’autres formes, moins destructrices mais tout aussi significatives du fait que l’apparition des étrangers pose un grave problème d’accueil en France. Avant tout, la peur se perd en haine, en abjection. Ensuite, en obsession. Enfin, elle peut devenir “banalité du mal” (H. Arendt). C’est ainsi que nous pouvons, avec J. Kristeva, typologiser les attitudes des Français xénophobes : les “paternalistes” se considèrent supérieurs et veulent “aider” par pur narcissisme; les “paranoïaques”, étant déjà exclus, ressentent l’apparition étrangère comme une oppression (ce qui explique leurs haines exacerbées); les “pervers” rusent pour attirer l’étranger, en vue de le faire souffrir (minoritaires, ils n’ont de plaisir de vivre qu’en torturant l’étranger). Nous pouvons y ajouter les “pragmatiques”, qui sont parfois (souvent ?) des lâches, des aliénés ou des “faibles”. Il convient , en outre, d’expliciter différemment la deuxième partie du siècle, celle des discriminations (éthniques ou liées à l’apparence : le visage autre et le nom “étrange” sont les principales sources de rejet), des ségrégations (comme nous l’avons vu : “cités” et “banlieues”, lieux à connotation fascinante), et donc, des stigmatisations (humiliations ou simples “instants de solitude”). Cette période plus atomisée est, ainsi, celle du “repli identitaire et communautaire”.

Conclusion (P.22) :

“Vivre avec l’autre, avec l’étranger, nous confronte à la possibilité ou non d’être un autre.” (J. Kristeva) : si la figure de l’étranger a autant pu transcender les particularités françaises, au XXème siècle, c’est parce que la République française fut confrontée à une inédite “épreuve d’être”, la schizophrénie nationale. En effet, le siècle est celui de l’identité car l’étranger a remplacé Dieu, non par “religion” mais par “évidement” : l’étranger a troué l’”Union sacrée” plus puisamment qu’aucune guerre. Ceux qui crurent à la nécessité de ce “vide identitaire” sont les “social-humanitaires”, ceux qui craignirent ce vide sont les “national-sécuritaires”. Les xénophobes, “racistes” et antisémites furent aspirés par ce vide, sans pouvoir le surmonter. L’apport considérable de l’immigration a servi de filtre à la fascination xénophane des Français : le modèle idéal d’intégration est un processus évoluant au fil des rencontres et guidant un espace public articulé autour d’évènements. Le mouvement diachronique de l’accueil français semble remettre en question la primeur de la valeur “égalité” : d’abord économique, puis politique, ensuite social, le débat sur l’étranger devient, enfin, éthique. Cet humanisme “laïque” tend à affirmer la supériorité du xénothaumatisme sur le xénotraumatisme. Mais vaincre les stigmatisations suppose un discours rompant avec l’idée de Nation, celui d’une communauté inégalitaire car ontologiquement solidaire.Face au défi de cet accueil laissant être, laissant advenir -le partage d’un espace plein de failles- il y a des enjeux et des écueils. Se souvenir, tenir les promesses de la transmission : l’art semble le premier enjeu qui, en donnant sens à l’Histoire, va faire reculer les stigmatisations; le second est plus éthique que mémoriel : réinventer -sur une base juive ?- l’accueil français, par une hospitalité ni “choisie” ni “subie” mais prospective (vers des projets civilisationnels). Les écueils de l’accueil se nomment désorganisation (trop de mesures, de statuts, de bureaucratie, de contraintes) et radicalisation communautaire (M. Reydellet distingue les “bandes” des banlieues, les “sectes”, les “partis” -paranoïaques- et les “intégristes” -obsessionnels-). Eviter ces écueils revient à respecter l’angoisse identitaire causée par la rencontre de l’étranger et à agréer le visage du transitoire sans en retirer sa nostalgie intrinsèque :”l’étranger est un rêveur qui fait l’amour avec l’absence, un déprimé exquis” (J. Kristeva).

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A améliorer : L’apport des étrangers dans la société; leur rôle pendant les guerres.La simplicité réflexive; la clarté problématique.

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One Response to “Etre étranger en France (XXème siècle)”

  1. yurtdisi egitim Says:

    ce site est disponible en anglais ?

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