Art de l’Image : 20 Films

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01 THE WAYWARD CLOUD (2005)

Avec seulement une poignée de longs métrages à son actif, le génial Tsaï Ming-Liang éclipsait déjà son pourtant très talentueux compatriote Hou Hsiao-Hsien… Taïwan est décidement riche en artistes… Mais avec ce chef d’œuvre, le réalisateur paraît franchir un cap supplémentaire, tant d’un point de vue philosophique que cinématographique. Voilà sans doute le film le plus innovant, le plus hallucinant et le plus dérangeant depuis bien longtemps. Voilà un monument artistique et théorique qui va faire date ! Toutes les scènes mériteraient une analyse approfondie, enchaînant les plans anthologiques ! Je me contenterai, ici, de mettre en exergue une structure binaire reliée par une récurrence pourtant déjà problématique en elle-même. D’un côté, la toile de fond sous forme de satire politique, comédie burlesque due à une pénurie d’eau, et, rendant la pastèque omniprésente et indispensable. De l’autre, la profonde réflexion sur l’érotisme et la pornographie, relevant de nombreux concepts philosophiques, mais aussi, illustrant certaines théories psychanalytiques. Entre les deux, comme lien, comme vide permettant la cohérence de l’ensemble, d’une part, le binôme solitude/urbanisme explorée par tous les films de l’artiste, d’autre part, la comédie musicale, fantasmatique, mettant les repères en question… Cette dernière, jubilatoire et intense, n’hésite pas à aller de la complainte spleenétique à l’exploration des tabous, clichés et normes sexuels… La persistance des embranchements permet, quant à elle, d’articuler ce qui dépasse cette structure déjà complexe. Mais surtout, au-delà de cette froide extrapolation, soulignons que Tsaï Ming-Liang sublime chaque situation, chaque silence, chaque proposition, en surprenant à tous moments, sa quête artistique n’ayant pas de limite scénaristique… Comme chez Kim Ki-Duk, la parole est pratiquement absente et l’acteur principal (Lee Kang-Sheng, exceptionnel) ne s’exprimera que par regards et chants (partie musicale). Sa partenaire, d’une présence inouïe, exacerbe chaque sentiment. Ce film hors du commun ne livre pas tous ses secrets (la valise, par ex.) mais réussit, tant par sa richesse esthétique que par sa subtilité conceptuelle à révolutionner l’histoire du cinéma. Enfin, même si chaque scène a son trésor de magnificence, je crois que trois ressortent véritablement de l’ensemble, dépassant pratiquement tout ce qui s’est fait auparavant. La deuxième scène est peut-être l’une des plus érotiquement aboutie de tous les temps. La scène de rencontre, très contemplative, est d’une finesse rarissime. Et surtout, la longue scène finale, choquante, fascinante, cathartique, est probablement la plus fabuleuse qui soit, du point de vue de la jouissance : mise en image digne d’une fiction bataillenne (comment ne pas penser à ses primordiaux écrits ?), le cinéaste taïwanais parvient à nous faire sentir, comme personne, les passages de l’érotisme à la pornographie et de celle-ci à celle-là. Réflexion sur le corps d’une puissance inimaginable et d’une justesse confondante ! Ce film (cette scène en particulier) vaut mieux que la quasi-totalité des essais antérieurs pour montrer la complexité de la question. Sublimissime Amour magnifié par ce vide (et ces barreaux : tissage signifiant de l’Autre), dans le mur (celui du semblant, du non-rapport sexuel ?), qui unit, par la mort (béance permettant la création), par l’offrande de la vie. Oscillation perpétuelle entre l’initiation et la transgression : le rien y est omniprésent, changeant l’ob-jet a en éclats différents, sécrétions puis traces orgasmiques (plus-de-jouir) : du sperme dans la bouche à la larme qui coule, du phallus triomphant à la tendre détumescence… Quelque chose se passe d’absolument inoubliable, quelque chose qui invoque l’origine de nos fantasmes. D’un espoir invincible. 19.89

 

02 LOVE EXPOSURE (2008)

le méconnu réal nippon, Sono Sion, anarchiste convaincu, a travaillait plusieurs années sur ce qui devait être son chef d’oeuvre… au final, plus de six heures de film, un véritable univers artistique, insortable publiquement.

dès lors, compromis avec le Spectacle (festivalier), réduction à 3h57, grâce à un montage vertigineux, virtuose et vital. visuellement, entre les jeux de couleurs, les compositions symbolistes, les cadrages sensationnels, les rythmes définissant les diverses qualités d’images, les libre variation sur tel ou tel émotion, telle ou telle forme, sont d’une force rare, déjà, ce que la musique, simple, brut, sobre, souligne avec juste ce qui faut d’à propos (cela dit, ce sera peut-être la seule part vraiment perfectible du film : imaginons-le avec une OST des WEG !)

ce “compromis” est donc une victoire viralisante, clé essentielle de ce chef d’oeuvre sans commune mesure (si ce n’est l’oeuvre de Kitano toute entière) : la croix symbolise toujours cette victoire, lorsqu’elle est érigée. Ce que Florence Ehnuel nous dit en ces termes : “l’érection est un miracle au quotidien”, un “saint-sacrement” ! elle a écrit son livre sur le “beau sexe des hommes” avant la sortie du film… convergence déconstructionniste quant à la civilisation judéo-chrétienne, et, a fortiori, les monothéismes… au-delà donc du projet de JL Nancy, c’est d’abord une critique de l’Un, du signifiant Maître, par le “Hentaï”, c’est-à-dire la père-version ! Or, comme le dit Lacan, “Dieu est père-vers”. Le passage du mystique au père-vers (ou l’inverse pour elle), se fait donc par un “miracle”, l’érection du corps/coeur (la pulsion indifférencie les deux) dans la rencontre réelle ET imaginaire…

les trois premiers chapitres structurent ce nouage avec brio, pour laisser place au quatrième, “lady Scorpion”, ou la confusion sexuelle, la confusion politique, la confusion artistique enfin… adolescence, c’est-à-dire expérimentation traumatique et aventureuse des corps d’abord, du monde ensuite, et donc, confrontation aux normes sexuelles d’abord, aux normes politiques ensuite… Il n’y a pas d’hétéro, pas d’homo… Bisexualité fondamentale, détournée par les rencontres, de la sagesse du détour. Tellement chinois ici. C’est là qu’intervient la charge féroce contre l’Empire des simulacres, le spectacle du capitalisme qui est, selon Benjamin, “la religion absolue”, ayant intégré le péché, intériorisé la faute, autant dire : “Church Zero” ! Zero, car le principe est de neutraliser les émotions en réduisant l’Amour au sexe ou l’inverse… diviser, classer, stigmatiser, moraliser, etc. surtout : capturer par divers dispositifs, récupérer les monothéismes, absorber tout Un, s’en servir, par le Zero… face à ça, peu de solutions, de profonds traumatismes, des explosions enfin… la violence, l’attentat, le choc, cela permet de faire doucement s’effondrer l’Empire… mais peut-être que le prix à payer est trop fort… en témoigne la dernière partie, très foucaldienne (”Surveiller et Punir”), répondant -d’un même coup- à “I’m a Cyborg but that’s OK !” et à “Misfits” (season 1), le détour par la parole, par la fuite, par l’Amour fou, sublimement optimiste !

mais une autre solution était proposée, évitée de peu, à cause d’autres normes, plus familiales, plus difficiles à combattre : une solution terriblement efficace contre le Spectacle, un court-circuit inouï du Détour : “Bukkake-sha” ou l’industrie porno… Il eût fallu commencer par là, viraliser par la plus grande puissance mondiale, la pornographie ! la clé de l’anticapitalisme est là, et nulle part ailleurs… contaminer les normes sexuelles et politiques en se servant de la force spectaculaire qui s’offre ici, de manière ténue, intelligente, en amenant du gong-fu dans la photo perverse, du VOL dans le voyeurisme, de l’ART dans le fétichisme… C’est le pornanarchisme, du sexuel PUNK, du Bukkak’art, c’est-à-dire une fête orgiaque saluant la victoire corporelle, la mystique des sécrétions, la père-version transgressive, des Uns contre du Zero plein d’Un, du multiple, mais du disséminé, entrechoqué à grand renfort d’amitiés, et de sacré !

 

alors, dire que Hikari Mitsushima et Takahiro Nishijima sont à la hauteur de cette immensité artistique cathartique débordante, c’est un compliment que peu d’acteurs peuvent soutenir… Un miracle, un autre. BANDANT ! 19.69

 

03 ENTER THE VOID (2010)

générique brutal, entrée soudaine et violente dans le monde de l’image.

saisis, nous partons alors avec Oscar -comme avec un autre Ulysse- vers une aventure infinie : nuit de la conscience, départ hallucinatoire, extase psychédélique.

vision mise à mal, flottante, errante, tourbillonnante. images qui échappent.

puis l’événement, l’accident, l’impact du temps. la mort. peut-être.

impression de séparation, d’envolée transcendante, par des trous de vers, des bris de vie. la vie ailleurs continue, mais hallucinée.

tout revient, ou plutôt, les traumas se dénouent, à travers elles. palimpseste des femmes, la mère, la soeur, l’amante, transparence, échos, chocs.

ce que nous voyons : cette composition d’un visuel cinématographiquement inégalé, vertigineux, sensationnel. une ivresse vitale, dans une urgence faisant resurgir tous les traumas de la vie, toutes ces rencontres, terribles ou merveilleuses…

SEX - MONEY - POWER : tridimension tokyoïte, soutenue par ce qui ne porte pas de nom,

qui n’apparaît pas illuminé, mais qui est là rampant : MISERE - AMOUR - VIDE

ce que nous ne voyons pas : éblouis ou ombrés, entre deux regards, entre une vision “subjective” et un oeil omniscient, le cercle qui se brise, la fin des images, la coupe, dans les jouissances, comme une scansion.

retour du réel, criant. ici ou à l’écran. hors du temps. même invisible, le vide est omniprésent. il dynamise la vie, les plus pleines des présences. il arrive au coin de la rue, à toute vitesse. il jaillit, dans les désirs, détournant

ce qui spectralise nos certitudes, nos repères, et même finalement, nos rapports fixes aux temporalités et aux spatialités. cela bouge. tangue. secoue. ça nous poursuit aussi. gravé en nous. ainsi, Noé invente ici l’intensité ultime de ce qui s’appelle image. il nous donne, comme une grenade dégoupillée, de l’explosion imminente, du bonheur testamentaire,

 

quelque chose de supraluminal.

expérience filmique à jamais bouleversante. 19.66

 

04 I’M A CYBORG, BUT THAT’S OK ! (2007)

Si j’étais Beethoven, ce film serait un peu ma ‘Huitième Symphonie’” (PCW) : entre sa trilogie cathartique et traumatisante sur la vengeance et son ambitieux essai sur les vampires, Park Chan-Wook nous offre en effet une oeuvre aux accents résolument optimistes, joyeux et lumineux. Mais, attention, ce bijou n’a rien d’une comédie romantique classique et sa légèreté oxygénante n’altère absolument pas la fabuleuse folie de l’ambiance, la prodigieuse profondeur des paroles et la virtuosité vivifiante de la réalisation. Passons sur l’esthétique visuelle, pourtant savoureuse. Passons sur le montage (vive le numérique), pourtant impressionnant. Passons même sur la musique, pourtant magnifique. Attardons-nous plutôt sur la topologie originale de l’ensemble : il y a le monde (société d’artifices mais société pleine de bonne volonté), il y a l’espace psychiatrique (”…ceux qui sont un peu plus angoissés que la normale sont placés en asile psychiatrique. Incompris par les adultes dans un monde de faux-semblants, les enfants sont certains que leur univers est stable et logique. De même, les schizophrènes se créent leurs propres mondes et s’y enferment. Cet asile est donc un grand jardin d’enfants. Chacun des fantasmes, chacune des illusions des patients fait sens dans leur univers à part. Et lorsque leurs mondes personnels se rencontrent dans une réalité semi-virtuelle, cela suscite une grande clameur.” -PCW) et il y a… l’Amour.  Young-Goon (Lim Soo-Jung) “est persuadée d’être un cyborg. Elle refuse de s’alimenter préférant sucer des piles et parler aux distributeurs automatiques” : elle aime les machines car ces dernières ont un sens, elle a peur de l’oralité (angoisse de perte), elle est traumatisée par sa grand-mère alzheimerisée (cette dernière ne mangeait que des rat-dits et se pensait comme mère de… souris). Il-Soon (Jung Ji-Hoon alias ‘Rain’, megastar asiatique de la K-Pop) est un schizophrène, anti-social, cleptomane et narcissique, il a peur de disparaître (angoisse de mort-scèlement), c’est pourquoi il vole les qualités des gens… Mais l’avoir ne remplace pas l’être. Il a surtout le pouvoir du transfert car il connaît la puissance des signifiants. Ce pouvoir restera stérile jusqu’au jour où il ‘tombe amoureux’ de Young-Goon. Là, il croit en elle, et, la faisant dépasser ses peurs, grâce à l’imaginaire intensifié qu’ils ont bientôt en commun, parvient à se défaire de sa mère. Le transfert devient d’amour et… le sens de la vie montre enfin son échec. Psychanalytiquement parlant (car PCW, en plus de sa formation philosophique et de son génie artistique, semble y comprendre l’essentiel), le psychotique Il-Soon se sauve de son enfermement en sublimant ses représentations pour sauver la bordotique Young-Goon de la forclusion du réel. En effet, la rencontre, dans l’Amour, d’une traversée par la parole fantasmatisante(métempsychose) et d’une traversée par la métonymie du manque-à-être (désir débordotisant) dépasse la fin d’un monde incompris pour se jeter dans l’incompréhension d’un monde renaissant. Ces travers sont des trajets transhumanistes, secret du film, magnifiquement incarné par l’évolution de Young-Goon : “I’m not a psycho, I’m a Psyborg !”. Ce n’est pas une question de sens, c’est une question de jouis-sens… Ajoutez-y un massacre à la John Woo, de la féérie à la Tim Burton, une palette humoristique interminable et une fin aussi savoureuse que pleine de promesse, et vous avez un trésor de scènes anthologiques doublé d’un puits d’appuis psychiques. Bien sûr la profondeur artistique aurait pu être encore plus insondable (comme dans Old Boy), bien sûr la question de la jouissance reste en plan, mais, au final, quelle image n’est pas jubilatoire, quelle émotion n’est pas divinatoire ? Ici, on touche à un certain degré de perfection : celui de la limpidité, éclat de dire, éclair du vrai. 19.61

 

05 2046 (2004)

Il y aurait tant à dire… Ce film mériterait, non pas un article entier, mais bien un blog pour lui tout seul ! Essayons de synthétiser l’indicible : 2h00 d’envoutement total où le sublime côtoie le bouleversant, où la magnificence visuelle se marie à la somptuosité des “instants volés au temps”. Wong Kar-Waï, génie absolu du 7ème art, nous livre-là, le fruit de cinq années de travail, et, le résultat dépasse l’entendement : l’éternel thème de l’Amour est sublimé par tous les aspects de ce chef d’oeuvre… Ainsi, la réalisation incroyable, les acteurs fabuleux (et notamment, un Tony Leung au sommet), la musique ensorcelante (génial Shigeru Umebayashi !), le montage divin (merci William Chang !), les dialogues savoureux… Et le scenario, bien sur, à la fois complexe et génial… Symboles multiples et troublants (pêle-mêle : “2046″ -Nombres, Noël, pluie, hôtel, musique, robes, fumée, couleurs -vert et rouge, surtout-, japonais…); thèmes primordiaux, entre raffinement et éblouissement : occasions manquées, passions défuntes (des faintes), désirs, regrêts, plaisirs… L’Amour sous toutes ses formes… Mais aussi (surtout ?), le temps qui passe, où passé, présent et futur se confondent, où les souvenirs et l’avenir s’unifient, où le présent s’apparente à des bribes d’existence, des gouttes intemporelles teintées de mélancolie…; ode à la féminité, aussi, grâce aux fascinants enchevêtrements de femmes, à travers lesquelles M.Chow (Tony Leung) voit défiler sa vie et ses sentiments, entre érotisme, passions et Amour véritable -celui qui n’arrive qu’une fois et qu’il faut “saisir au vol”… En bref : une sorte de bilan cinématographique kar-waïen nous racontant sempiternellement ce qu’est l’Amour et ce qu’est le Temps… Une recherche d’une profondeur inouïe où le temps et les sentiments s’entrelacent, s’osmotisent, se métaphysiquent… “Accomplissement de l’inachèvement” (dixit un critique) se mystifiant chaque fois davantage. A voir, revoir, encore et encore… Imprégnez-vous aussi d’In the Mood for Love, presque aussi intense de pureté et de lyrisme (la fameuse histoire d’amour de M.Chow avec Mme.Chan !), mais moins riche car expression transparente de la fêlure érotique, comme un fragment du futur bijou, comme une paillette annonçant l’incroyable joyau (la conséquence) qu’est “2046″… Et n’oubliez pas non plus d’emprunter un autre chemin d’analyse pour ces deux diamants : ce rapport si fécond entre Amour et Littérature, sans cesse expérimenté par M.Chow, écrivain et amoureux. Car ce que recherche M.Chow en écrivant, c’est l’Amour, l’atemporel, ce qu’il recherche comme ce que recherchent tous ceux qui partent pour 2046, c’est l’aveu amoureux. L’écriture, la littérature peut tout, elle peut nous faire comprendre ce qu’est le temps, ce qu’est l’atemporel, elle peut nous permettre d’atteindre 2046… sauf l’aveu, sauf l’Amour. M.Chow s’imagine être le seul revenu de 2046 mais personne ne le peut réellement, personne ne peut connaître ce qu’il en est vraiment. 2047, ce présent de l’écriture, c’est cette recherche de l’écrivain, cette recherche qui ne permet que de comprendre le temps, pas de comprendre l’Amour. A défaut d’aveu, il faut répéter l’adieu. En effet, “2046″ est une tragédie, à sa manière, une ritournelle d’adieux, transcendant toutes les facettes de La femme, en tant qu’impossible, à travers les femmes passées, présentes… Et à venir ? En attendant, il y a l’oubli (boire, baiser, s’abrutir), la fragmentation de l’espace (rideaux, voiles, portes…) et l’espoir qu’il y ait un après les secrets… Cet espoir n’a sans doute était possible qu’avec l’écriture de 2047, qui a permi de comprendre ce que l’écriture ne permet pas : elle permet les adieux mais jamais l’aveu amoureux. Que de pistes, que d’aventures nous offre WKW : à chaque vision, une nouvelle réalité nous apparaît. 19.55

 

06 BATALLA EN EL CIELO (2005)

Tragédie mexicaine aux accents tarkovskiens -mais avec la crudité réaliste clarkienne, l’errance filmique antonionienne, le lyrisme subtil karwaïen, le symbolisme discret kimien et l’imprévisibilité cathartique tsaïenne-, le film de l’artiste Reygadas nous fait vivre une tension palpable entre présence et absence, chute et élévation, destin et liberté… Cette “bataille” jaillit en image à partir d’un travail exceptionnel sur les sons et par le point de vue errant de la spectralité des plans : la violence pornographique des désirs et la violence érotique des peurs se trouvent hantées par l’absence (ce mort endeuillant les choix), mais cette hantise paraît à son tour détruite par l’interférence des atmosphères sensorielles… La scène de fellation bouclant (introït-extroït) le film est à la fois sublime dans son cadrage et originale dans son processus identificatoire; la scène de baise d’obèses se fait sublime dans sa composition et géniale dans son processus projectif; la scène où Ana -d’un érotisme irradiant- se donne à Marcos -antihéros époustouflant- bouleverse tant qu’elle semble en éjecter la camera… Mais ces scènes ne donne tant d’émotion que parce que la cohérence du montage augmente les sursauts et rythme le souffle. Chaque scène est nécessaire car à chaque fois la présence se trouve tiraillée d’une manière autre, oscillant entre pragmatique et mystique. La sidération des sens ne saurait toutefois être si intense sans l’orchestration musicale, proche de la perfection. Cette profusion pourtant ne donne naissance qu’à une épure cinématographique, comme pour mieux nous saisir, au plus proche et au plus sobre de nos frissons. 19.49

 

07  AIR DOLL (2009)

jamais un film n’avait traité des liens entre vide et vie avec autant d’originalité, de pertinence et de perfection formelle.

l’air comme vide soufflé, respiration, animation des corps, plastiques, jetables, déchets fous de reflets fous.

solitudes citadines. éternité ou destin. ou alors, peut-être, la sortie vers le beau, lorsque le “I’m off” rencontre le “beautiful”… mystérieux et improbable.

“la vie, il faut la croire sur parole” : cette phrase incroyable de Sony Labou Tansi pourrait, aussi, résumer le film, tant là où ça parle, ça inspire et ça aspire, ça opacifie la peau…

c’est contemplatif mais c’est frissonant, ça hypnotise mais ça fait sursauter, ça pointe du détail mais ça explore l’invisible, c’est plein de plans liants et riants, découvrant l’espace au gré des rencontres, des accidents, des jeux…

les secrets de l’enfance, de la naissance, du mourir, du sourire, du soupir, de la puissance, et puis…

du toucher

qui irradie

qui sort

de la torpeur

c’est définitivement oxygénant, vivifiant, ténu pourtant.

c’est enfin, une mise en abyme du cinéma, de sa lumière, de son mouvement, de ses désirs, de ses tourments.

c’est profondément nippon : un bris de semblants. 19.45 

08 VISAGE (2009)

Là où ça rate, là où le manque agit, là où le pulsionnel touche à nos fantasmes : fantômes devenant visages plutôt que symptômes devenus vissages. Impossibilité du rapport sexuel (ou non). Rencontres avortées, phrases esquissées, désirs en souffrance. Interruptions. Pourtant, des présences se font jour, s’intensifient, s’envisagent. Apparitions furtives ou explosives, lorsque ça déborde (comme l’eau, comme la neige, comme le feu aussi) ou lorsque ça se dérobe (comme le regard, comme le reflet, comme le rendez-vous aussi). La mort de la Mère. La transmission du Père. La quête -masquée- de la figure -dévisagée- de la vie. Mises en abyme abîmées, failles à l’aune de la quatrième dimension. La dimension sauvage, celle du cerf, volant. L’attente. Le noir. S’en libérer. Salomé. Danse malgré la solitude. Danse malgré les habitudes. Le roi, mystique en diable (Léaud, au sommet, comme toujours), comme fusionné avec Jean-Baptiste, sortant du trou, pour tourner autour du cadran. Dans l’axe du levant, jusqu’à ce que l’animal, insaisissable, soit hors champ. Hors chants.Titi meurt, Zizou vit. Le don du père échoue là où sa métaphore résout. Perdu, Kang (Lee, sensationnel, encore une fois) trouvera alors sa voie. Via les expérimentations des voiles et des matières, des formes et des contenus, dans l’espacement, le discontinu. Elle (Casta, enfin consacrée) irradie : si elle s’applique à s’empêcher de voir, à combler la clarté, c’est -aussi, surtout- pour enfin lier corps -si épanoui, si troublant- et visage -si expressif mais si évanouissant-, ce que les coupes et les embrasures des cadres géniaux, des trouvailles de plans et de pleins, des transitions insoupçonnées, mettent en exergue. Tsaï Ming-Liang, tout en enrichissant son film des apports des deux précédents, fait ici pendant à “Et là-bas quelle heure est-il ?”, comme complément et dépassement, des parents. Toutes les scènes ont leur nécessité, autant dans les lieux souterrains que dans ceux communs pour dénouer la réalité, méandres de l’imaginaire, pour aborder, finalement, le Réel. 19.41

 09 SOUFFLE (2007)

Film hypersignifiant, fruit d’un génie structuré en 10 jours, jubilatoire et cathartique. Kim Ki-Duk semble avoir trouvé les clés de la sérénité : d’une poéticité folle, d’un humour subtile et ravageur, par un périple bouleversant, ‘Soom’ propose l’oxygène cinématographique qui nous manquait. Il ne s’agit pas d’un triangle amoureux, il ne s’agit pas d’une éthique (ni d’une morale), il s’agit d’une sagesse esthétisée, voix silencieuse et inouïe. Pas un plan pauvre, pas une scène transitoire : tout est densité, saturation d’émotions contradictoires, équivoque brûlante. Ainsi, face aux désespoirs (à l’air raréfié), c’est l’espace de l’esprit que nous ouvre l’artiste : ode passionnée, Réel apparut au détour -symbolique- des photos et écrans. Mystique appel à l’extraordinaire : la ‘Jouiscence’. De l’errance à l’Eros, la précision et la justesse des jeux d’images coupent… le Souffle ! Mais transmettent un vent nouveau au septième art. Chang Chen est vertigineux de profondeur, Ha Jung-Woo est fascinante. Les sons parachèvent l’osmose. 19.35

10 MY SASSY GIRL (2001)

“Le destin, c’est juste bâtir un avenir pour la personne que l’on aime.” : voilà comment résumer cet extraordinaire joyau cinématographique, en une phrase (celle de l’auteur). Pour son premier film, Kwak Jae-Young s’élève directement au rang de génie (et de star en son pays) ! D’apparences inégales, ce film est, pourtant, absolument extraordinaire. D’une structure rarissime et sensationnelle, il nous fait sourire, rire, nous émeut, nous attendrit, voire, nous arrache quelques larmes… Comédie succulente, délicieuse, joyeuse… Mais aussi, et surtout, romance d’une puissance inouïe. Cette histoire d’Amour peu commune est une fabuleuse “bulle de bonheur”… La plus célèbre des actrices coréennes -et pour cause !-, Jeon Ji-Hyun irradie le film de sa beauté et de son talent; son “partenaire”, Cha Tae-Hyun (Gyeon-Woo) est à l’unisson. Soulignons, aussi, la qualité de la musique, osmotisant à merveille les émotions… Enfin, notons que ce bijou est en crescendo : l’humour craquant laisse place à des scènes d’un romantisme inégalé… Jusqu’à la scène finale : une des plus savoureuses de l’histoire du 7ème art. Ainsi, globalement, le film a 3 niveaux de lectures : le premier est celui du divertissement pur, le second est celui des contre-pieds (codes des succès cinématographiques antérieurs détournés), le troisième est allégorique (sur le hasard et l’Amour, primordialement). 19.33

 

 

 

 11 SOUTHLAND TALES (2006)

SOUTHLAND TALES est, peut-être, le film du siècle : génial/interdit/cohérent/nécessaire. C’est un “Donnie Darko” polyphonique et assumant son malentendu science-fictionnel. Là, pas de déni d’herméneutique oniriste, là le vaisseau - voyage dans le trou de ver créé par la faille quadridimensionnelle au sein du continuum spatio-temporel - s’explicite, il est féminin (”the feminist revolution”) - Krysta Now & Madeline Frost Santaros - et permet que l’Apocalypse SOIT la Révélation, par les obturateurs du trou-de-ver, changeant les rapports du trou noir au trou blanc (”feed the hole” : 69 bis and “Deep Throat II”) : Pilot Abilene & “best friend” - R. Taverner : les doubles -… Capitalism is destroy & God is dethrone : l’Autre est mort, supprimé (”USIdeath”) par les pirates des TAZ “néomarxistes (mix anarchistes/marxiens). Si le mac (Proxénète plutôt) survit c’est parce que la révolution féministe est prostitutionnelle : l’Autre ne peut ETRE suicidé (”Pimps don’t commit suicide”) - l’elixir divin (Fluid Karma) se trouve détruit en même temps que le capitalisme lors de l’obturation de la faille en ver dans le Plurivers et le couple triomphe du double -… L’oeil crevé (l’Oedipe - le dit peut) se trouve ici solutionné (alors que Frank - pourtant double lui aussi - n’apportait pas la Révélation dans DD). Les choses changent : la 4ème D fait événement et non symptôme car le Nom-du-Père se déplace/est déplacé par le 69, symbole pornérotique qui transforme le rythme des marées/des règles féminines - alors que ce mois était justement celui de l’Apocalypse non révélationnel dans DD… Ca finit en fête, forcément, et le narrateur ne peut être impliqué autrement que comme obturateur (gardien ET acteur) quand Gretchen le fut oniriquement. Ainsi, ce deuxième volet de la trilogie Cyber-Punk kellyenne (”The Box” devant probablement clore la philosophie) permet de dépasser le déni du malentendu PAR le “Hot” (vs. les “Frost”) du sexe. La mystique (Lilith-Serpentine comprise) est vaincue/outrepassée - la porno-girl et son Autre l’avaient écrit - et la liberté (”The Power”) est sacrée (et en même temps désacralisée par l’humour ravageur - et souvent parodique)… Le Spectacle piégé. L’Un dissout. Les récits du Sud (hallucinations paranoïdo-schizophrènes) conduisent notre Chaos là où il faut. 19.25

12 MATRIX : Matrix - Matrix Reloaded - Matrix Revolutions (1999-2003-2003)

Regorgeant de symboles (métaphores et métonymies à profusion), concepts, thèmes philosophiques et inventions scénaristiques, “Matrix” nous embarque dans un univers intense et envoutant où la réalité et la fiction se mélangent étroitement… Les questions sont beaucoup plus présentes que les réponses, et, la lutte du bien et du mal semble finalement plus proche de l’arc-en-ciel que du noir et blanc… Il est impossible de ressortir indemne de ce maelström d’interrogations identitaire, existentielle et universelle… En résumé, cette trilogie, qui peut dérouter tant elle est profonde, est le summum absolu de la science-fiction, et un chef d’oeuvre du 7ème art ! Au delà de la révolutionnaire prouesse technico-visuelle, au-delà de la créativité hallucinante, ce monument d’Humanité est d’une richesse folle. Notons, d’abord, la Trinité, le rôle du Trois qui revient immuablement, Morpheus représentant l’Autre pour Neo alors que Trinity est son autre. Chaque nom est une allusion. Notons, aussi, le Choix, essence humaine, qui s’oppose sans cesse au Destin, au déterminisme. Notons, ensuite, le Pas-tout, l’anomalie qui confirme la règle mais nie l’absolu. Et puis, la recherche de la Vérité, surtout. Le Réel face aux illusions imaginaires de la Matrice, celle du moi “choséifié”. Tous les symboles du film ne font qu’indiquer le “Désert du Réel” : l’”Amort”. Il nous faut aussi remarquer l’attente, le nulle-part de cette gare que l’on appelle Déréel. N’oublions pas non plus l’espoir, omniprésent. Et bien d’autres encore… Seul bémol, fausse note -c’est le cas de le dire- : la musique est par moment mal choisie… Enfin, l’inégalable travail philosophique des frères Wachowski trouve son apothéose dans l’idée finale : Dieu est (le) Deux. Et n’oubliez pas : l’Elu est l’Homme. Nous sommes tous Elus, nous sommes tous l’Un.  19.21

13 LOCATAIRES (2005)

Un chef d’oeuvre ! Une perle rare… Kim Ki-Duk explore, avec génie, les lisières du réel et de l’imaginaire, tout en nous envoutant par une fabuleuse histoire d’amour d’une pureté et d’une légèreté sans équivalent. L’artiste Sud-Coréen (Réalisateur, Scénariste, Producteur, Acteur, Monteur, Chef décorateur et Directeur artistique !) nous offre une véritable ode à la tolérance, à la philosophie et à l’amour… Par sa virtuosité de la mise en scène, par sa science de la camera, par son sens de l’ambiance et du détail, par son originalité et par son humour, Kim nous invite à un voyage, celui des émotions, base de toute communication. Ce film semi-expérimental nous emporte loin, très loin, où l’irréel de la réalité et l’irréalité du réel nous font percevoir notre vie, celle d’autrui, l’humanité toute entière, comme un rêve évolutif, remettant en question nos repères… Au final, l’exacerbation de l’implicite et de la métaphore nous incite à subjectiviser à l’extrême notre interprétation… D’une poésie aussi inexprimable qu’incompréhensible (surtout la scène finale, paroxysme du lyrisme), notamment grâce à des acteurs somptueusement bouleversants et une magnificence du silence encore jamais atteinte, ce film ne peut se raconter, s’expliquer : il se vit. En une phrase : un enchantement surréaliste triplé d’une contemplation de la sensibilité et d’une grâce de la sensation. 19.13

14 SIWORAE (2000)

Peut-être le film coréen le plus abouti. Comme Wong Kar-Waï, Lee Hyun-Seung étudie le Temps et l’Amour; mais, la comparaison s’arrête là. En effet, dans ce film, le réalisateur tire la quintessence des meilleurs films coréens : un décor sublimissime à la Kim Ki-Duk marié à un scénario fabuleusement original à la Kwak Jae-Young… Impensable de profondeur, indescriptible de beauté, inimaginable de poésie, cette merveille fusionne pureté et subtilité avec enchantement. Un Homme (beau et touchant); une Femme (fascinante et émouvante); un “Ailleurs” (paradisiaque et fantasmant)… Lui vit en 1998; elle vit vit en 2000 : deux mondes parallèles que rien ne semble pouvoir réunir. Et pourtant… L’Amour évanouit le Temps. Symbolisé par cette mystérieuse boîte aux lettres, l’Amour atemporalise les sentiments. Ces derniers se cristallisent dans les lettres, “signifiants arrivant toujours à destination” (Lacan). Quant au chien Cola (adorable), il est l’image de cet Amour : son dédoublement n’est que la représentation d’une concordance fantasmatique. Il est là pour rappeler l’unicité du Désir : hors du temps, convergence dans l’ineffable de l’Amour. Dans cette fabuleuse évocation de l’impossible, le réel semble soutenir chaque détail dans son irréalité même. La musique ne fait que renforcer ce voyage extatique à travers ce paroxysme du symbolisme, lyrisme et romantisme. Que reprocher à cette oeuvre inouïe ? Son manque de folie ? Son étude de l’implicite ? Sa trop grande douceur ? Non : l’émotion est trop forte, les frissons trop présents, les sensations trop réelles… Ce film nous submerge de sensibilité, il nous évapore en nous entrebaillant la porte de notre inconscient : petit aperçu de ce Réel qui nous comble en nous éclipsant. 19.06

15 THIRST (2009)

Après sa fameuse trilogie sur la vengeance et sa violence, Park Chan-Wook semble décidé à poursuivre une trilogie consistant à sublimer les films ancrés comme générique/thématique : en effet, après le chef d’oeuvre transcendant les pathologies cliniques par les fantasmes adolescents (cyborgisation de l’imaginaire), le voilà à extraire une éthique énergétique des visages de vampires (viralisation de l’imaginaire). Ici, c’est la transversalité de la nourriture qui poursuit la réflexion entamée sur l’équilibre à trouver entre ce que le corps ingurgite et ce qu’il régurgite (in-out). Maladie des flux, le vampirisme risque la destruction (de soi, du monde) sur l’autel de la soif : de sang, de sexe. C’est un film fluide transparaissant à lui-même : cadres, montage et musique sont là pour approfondir les débords de chaque scène, pour les magnifier en soulignant leur force. C’est pourquoi les deux acteurs principaux, au sommet de leur virtuosité et de leur charme, nous paraissent simultanément si fidèles à une tradition cinématographique (identifications) et si étrangers aux limites prévisibles de celle-ci (catharsis). L’érotisme exacerbé ne suffira pas à sauver nos vampires du déséquilibre énergétique (car le poids de la morale y est encore trop lourd) mais l’ancrage de celui-là dans la folle originalité artistique de celui-ci offre aux regardeurs un archipel de symboles faisant sens pour quiconque ne plaque pas son horizon sur une oeuvre qui s’en émancipe forcément. C’est donc d’abord un film sur le fantastique du corps et sur les conditions de transgressions des limites de celui-ci. Une ode à l’inconforme particulièrement excitante et jubilatoire. 19.02

16 LE PORNOGRAPHE (2001)

Bertrand Bonello est probablement le réalisateur français le plus profond de la décennie. Jean-Pierre Léaud est peut-être le plus grand acteur français de tous les temps. L’un comme porte-parole de l’autre, et tout devient possible. Passons sur les constructions philosophiques secondaires telles la quête d’un sens à l’existence et la très belle relation filiale qui tissent une toile de fond solide et convaincante au sujet artistique et politique ici mis en oeuvre : la pornographie. Dès la scène d’ouverture, nous comprenons -ce que Bonello confirme par ailleurs- que le pornographe, ça n’est pas l’artiste, mais bien le spectateur. Toujours, c’est d’un regard que se soutient l’image pornographique. Pour l’artiste (ici le cinéaste), il s’agit d’abord de se libérer : des codes (du genre) et des contraintes (capitalistiques). C’est là qu’intervient l’un des fils rouges de l’oeuvre bonellienne : l’anarchisme. Le “je le veux” autonome est la recherche artistique qui traverse le film. Dans la scène-clé et centrale du film, Léaud (en Jacques Laurent) esquisse la tridimension nécessaire à la création de l’image pornographique : une camera “plan large” (symbolique), une camera “visages” (imaginaire) et une caméra “gros plan” (réel). C’est cette dernière qui fétichise la femme. Ce nouage indispensable est incarné par les trois chandeliers, dans le dos de l’actrice. Mais la main capitaliste va briser le noeud. Alors que les acteurs pouvaient laisser libre cours à l’art pornographique, le producteur se permet de faire revenir codes et contraintes… Au-delà de ce problème économique, le cinéaste libre se retrouve confronté à une autre embûche : l’écrit ne suffit pas. Ce n’est qu’en libérant sa parole que l’artiste pourra incorporer les fantômes de ses fantasmes. D’où le magnifique entretien final. Ce que ce dernier nous apprend en outre, c’est l’idéal pornographique, l’essence même de cet art : la fellation. Car c’est la pratique sexuelle qui noue au plus juste les trois dimensions esquissées auparavant. Bonello-Léaud postule en outre  que l’Amour nécessite du sperme dans la bouche plutôt qu’à l’extérieur… C’est aussi ce que soutiennent Tsaï Ming-Liang et Philippe Meste. C’est le point de fuite pornographique qui touche à l’Amour. Au final, Bonello nous laisse sur une suspension, ouverture dédiée à nous donner le pouvoir… pornographique. 18.89

17  I.K.U. (2003)

Imaginez : la rencontre d’un univers porno-chic, de Matrix, d’un jeu vidéo, de séquences à la Breillat, et, d’une dextérité filmique digne du Bertolucci de New Rose Hotel ! L’ambition folle de cet OFNI aurait pu tomber dans la dispersion performative… Pourtant, Shu Lea Cheang (grande artiste taïwanaise) étonne par l’incroyable cohérence, tant esthétique que théorique, du film.IKU peut se prononcer d’au moins trois manières : ‘e-cul’ (à la française), ‘aï-keï-you’ (à l’anglaise), et, ‘ikou’ (à la japonaise).Respecter cette dernière prononciation permet de saisir le noyau du film : IKU est l’équivalent de l’anglais ‘coming’, c’est-à-dire : ‘je vais jouir/orgasmer’ ! Passons outre les fascinantes modalités artistiques de l’œuvre (jeu intense sur les lumières, les couleurs et les rythmes…) et concentrons-nous sur les ressorts philosophiques : la florissante entreprise ‘Genom Corporation’ s’est spécialisée dans l’offre d’orgasmes, clé pour maîtriser l’humanité, par le plaisir… Le système de la GC est basé sur la collecte de données concernant les préférences sexuelles des hommes et les caractéristiques de l’orgasme : avec ces données, sept grands types de prostituées-cyborg sont créées afin d’assurer le bonheur de tous ! Cette réflexion ouvre sur la sexualité à venir et l’importance du mythe prostitutionnel quant au secret de l’orgasme : maintenues par le système-proxénète qui les protègent, les Reiko-prostituées misent sur l’enregistrement, c’est-à-dire la mémoire de la jouissance. Nous reconnaissons là la notion lacanienne de plus-de-jouir : créé par introduction de l’image dans le raport sexuel, ce rien créateur soutient de nouvelles images, l’ob-jet a causant de nouveaux désirs et le phallus aidant à de nouvelles jouissances… Voilà pourquoi le système Genom fonctionne si bien : parce qu’il est basé sur la puissance du fantasme, et non la puissance sexuelle. C’est par l’image que l’orgasme est possible et c’est par l’image qu’il se renouvelle. Mais le système ne peut être parfait : le virus ‘Tokyo Rose’ s’y attaque facilement, certains hommes y sont insensibles, et pire, les prostituées-cyborg aspirent à changer de vie ! En effet, par diverses phases identificatoires, elles parviennent à remettre en question toute logique systémique de la sexuation, rendant à l’arbitraire sa part de fantaisie : liberté sexuelle et prostitution davantage mythique que cyborgétique (variété sexuelle des sous-terrains). Le plus fort dans le film est, ainsi, la richesse et l’ouverture des pistes quant à notre sexualité future, et ce, par altération des formes, des cadres et des codes. On peut néanmoins regretter le manque de violence et l’occultation de l’horreur qui empêchent de poursuivre la réflexion  sur les modalités et les effets de l’orgasme. En tout cas, ce film a le mérite d’explorer des pans entiers du septième art, restés en friche. 18.81

18 OLD BOY (2003)

Cette merveille est aussi difficile à classer que les véritables ambitions du génial Park Chan-Wook sont difficiles à cerner… Toujours est-il qu’il nous livre un somptueux chef d’oeuvre, d’une fabuleuse richesse tant esthétique que scénaristique. D’abord, parlons de la forme : rythme soutenu et exaltant, jeux de lumière, de couleurs, d’ambiance, des plans absolument formidables. Mention spéciale pour la musique, envoutante. Ensuite, au niveau du contenu, la plupart des thèmes touchent la Morale. La violence, la vengeance (thème de la ‘trilogie’ dont ce film est le piveau) et l’inceste, cette dernière interrogation ouvrant vers d’autres horizons : le joint nature/culture et la place de l’Amour vis-à-vis de la Morale. A côté, il explore la solitude (enfermement) suivie de la renaissance (délivrance) mais aussi le déterminisme (hypnose…). Bref, l’éventail est exceptionnel et sublimement filmé, même dans l’horreur pure, celle-ci devenant sophistiquée. Déroutant mais extrêmement puissant. Proche de la perfection, à tous points de vue. Peut-être trop… 18.66

19 WILD AT HEART (1990)

A mi-chemin entre Romeo & Juliet et le Magicien d’Oz, ce conte étrange et enflammé fait la part belle aux fées, sorcières et fantômes… Mais, très vite, le merveilleux bascule -à l’explosion de l’allumette-, dans le fantastique punk-rock mâtiné d’élégance cosy. Portée par Laura Dern (révélation dans le rôle de Lula) et Nicolas Cage (confirmation dans le rôle de Sailor), cette bouleversante histoire d’Amour détourne le tragique shakespearien vers un inattendu ‘Happy End’… Violent et optimiste, le film épouse les pulsations de la passion à grand renfort de trouvailles visuelles et sonores et via de nombreux dialogues percutants. Noyau de la sagesse artistique de David Lynch, ce conte se concentre dans la phrase-clé : “This whole World’s wild at heart and weird on top”, où comment faire avec le tragique quotidien pour que cela finisse… bien ! 18.63

20 CASSHERN (2004)

Rendu célèbre par son mariage à la mega-star de la chanson japonaise, Hikaru Utada, et par les magnifiques clips qu’il lui réalise, Kazuaki Kiriya nous livre son premier long métrage. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il réalise, là, un chef d’oeuvre ! On connaissait déjà son génie esthétique. On savait qu’il pouvait nous livrer des scénarios originaux et complexes… Mais ce qu’il réussit, avec ce joyau, est tout simplement révolutionnaire ! A mi-chemin entre la science-fiction, la “jap’animation” et les jeux vidéos, cette nouvelle référence du cinéma japonais est, avant tout, une expérimentation technico-esthétique inédite et surpassant toutes les références précédentes ! Mais au-delà de ce visuel sensationnel, Kiriya base la qualité de son film sur un scénario exceptionnel, beaucoup plus complexe et intelligent qu’il n’y paraît, au début… Le génial réalisateur avait, semble-t-il, des ambitions énormes, et, si certaines pistes auraient peut-être méritées une exploration plus profonde (ce qui était sans doute impossible, en un seul film), on ne peut qu’applaudir sa formidable réflexion philosophique sur l’intersubjectivité. D’autant que sa vision humaniste (basée sur l’espoir) est sublimée par l’hallucinante performance technique. Au final, même si l’on peut regretter un léger abus des scènes ‘chocs’, ce film s’avère un véritable tournant, tant esthétique que scénaristique, dans le monde de la science-fiction et même du cinéma. Fan-tas-tique ! 18.48

 

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Je me permettrai d’actualiser ce classement, en ajoutant certains films momentanément oubliés, ou plus simplement, certains films pas encore vus. Les commentaires et impressions sont inégaux du fait de la période de ma vie où je les aient inscrits. Les “notes” ne reposent, bien évidemment, sur aucune objectivité, elles sont là pour quantifier mon rapport-à-l’œuvre, la densité d’un éveil.

 

 

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5 Responses to “Art de l’Image : 20 Films”

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