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“Notre vie spirituelle est entièrement dominée par le conflit”… par la violence !

Sunday, December 30th, 2007

«Vous n’ignorez pas que notre vie spirituelle est entièrement dominée par le conflit» (Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, PUF).

Notre vie spirituelle est entièrement dominée par le conflit, voilà la grande découverte de la recherche psychanalytique. Le conflit dontparle Freud est, bien entendu, un conflit entre deux instances psychiques, que l’on peut rapidement décrire comme l’inconscient (le refoulé) et le conscient. Le moi n’est pas maître dans sa propre maison, annonçait déjà Freud dans ses premières Conférences d’introduction à la psychanalyse (1916-1917), infligeant par ses premières recherches psychanalytiques un démenti flagrant à la «mégalomanie humaine». Pire : ce «maître» fantoche, à la tête de son armée de pulsions sur l’état de laquelle il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires — armée qui, «dans la psychologie populaire, se confond avec le moi», comme le précise Freud —, ce «maître» fantoche donc est sans cesse assailli, lutte, résiste, rejette et refoule le conflit : d’où la névrose.

Sommes-nous tous névrosés pour autant ? «Sans un conflit de ce genre, il n’y a pas de névrose», assénait Freud. Mais ce qu’il souligne surtout ici, c’est que, pour parler le langage de la mathématique, si le conflit psychique est une condition nécessaire de la névrose, il n’en est pas pour autant une condition suffisante. Ainsi, s’adressant aux médecins, Freud prend le soin de mettre les points sur les i : «Mais prenez-y bien garde : ce n’est pas le fait de ce conflit qui conditionne la maladie — de tels conflits entre réalité et “ça” sont inévitables et l’un des devoirs constants du “moi” est de s’y entremettre — mais ce qui cause le mal est ceci : le “moi” se sert, pour résoudre le conflit, d’un moyen insuffisant, le refoulement» (Psychanalyse et médecine).

Le conflit est inévitable ; et si le conflit domine entièrement notre vie spirituelle, la véritable cause de la névrose est le fait de le refouler. «Or refouler, comme C. G. Jung le précise, signifie se libérer illégitimement d’un conflit ; c’est-à-dire qu’on se forge l’illusion qu’il n’existe pas» (Jung, Métamorphoses de l’âme et ses symboles, p. 128). Que devient alors le conflit refoulé ? Il est clair qu’il continue d’exister, «quoique le sujet n’en ait nulle conscience», précise le psychiatre suisse, et notamment d’exister en deçà des mots, dans leur caractère de signifiant et leur racine étymologique.

Le conflit, la violence

Le terme français «conflit» remonte au bas latin conflictus qui, au XIIe siècle, signifiait «choc» (Petit Robert). Conflictus vient lui-même de la racine latine flig qui signifie tout simplement «abattre».

«Abattre» : c’est-à-dire, selon le dictionnaire, renverser, tomber (au sens premier du terme), ou «faire tomber en donnant un coup mortel», dès la deuxième acception. «Abattre», c’est par métaphore «tuer».

Soyons clairs : conflit est synonyme de violence. De sorte qu’à suivre Freud, il est tout aussi juste de dire que «notre vie spirituelle est entièrement dominée par»… la violence.

D’où provient cette violence ? Lorsqu’il s’agit de préciser l’origine de la violence conflictuelle, Freud n’y va pas par quatre chemins : «Les philosophes prétendent que l’énigme intellectuelle que représentait pour l’homme primitif l’aspect de la mort s’est imposée à sa réflexion et doit être considérée comme le point de départ de toute spéculation. Il me semble que, sur ce point, les philosophes pensent trop… en philosophes et ne tiennent pas suffisamment compte de l’action de mobiles primitifs. Je crois donc devoir diminuer la portée de cette proposition et corriger celle-ci en disant que l’homme primitif triomphe auprès du cadavre de l’ennemi qu’il vient de tuer, sans avoir à se creuser la tête à propos des énigmes de la vie et de la mort. Ce qui poussa l’homme primitif à réfléchir, ce ne fut ni l’énigme intellectuelle ni la mort en général, mais ce fut le conflit affectif qui, pour la première fois, s’éleva dans son âme à la vue d’une personne aimée et, cependant, étrangère et haïe. C’est de ce conflit affectif qu’est née la psychologie» (Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort).

Par conséquent, non seulement la violence domine notre vie spirituelle, mais pire : cette violence, ce conflit affectif, dit Freud, est à l’origine même de notre vie spirituelle. Autrement dit la violence n’est pas déraison, comme ont eu pourtant coutume de le penser ceux qui, avant Freud, se sont penchés sur l’origine de la vie de l’esprit. Bien au contraire, la raison elle-même émane du conflit et de la violence. C’est du conflit violent que jailli la vie spirituelle : «C’est devant le cadavre de la personne aimée qu’il [l’homme] imagina les esprits et, comme il se sentait coupable d’un sentiment de satisfaction qui venait se mêler à son deuil, ces premiers esprits ne tardèrent pas à se transformer en démons méchants dont il fallait se méfier. Les changements qui suivent la mort lui suggèrent l’idée d’une décomposition de l’individu en un corps et en une (primitivement en plusieurs) âme. Le souvenir persistant du mort devint la base de la croyance à d’autres formes d’existence, lui suggéra l’idée d’une persistance de la vie après la mort apparente» (Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort).

«Au commencement était le verbe», dit saint Jean, «c’est le conflit intérieur qui nous est révélé par le trouble de la parole», dit Freud dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne. «Et le verbe a été fait chair», dit saint Jean ; le verbe est chair, c’est-à-dire carnage, charogne, cadavre, dit Freud acharné :

«Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.»

«La vie était la lumière des hommes», dit saint Jean ; «Le soleil rayonnait sur cette pourriture», dit Baudelaire, se rangeant définitivement du côté de Freud dans ce sublime poème : Une charogne. On sait comment se termine le poème :

«Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses.
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposées !»

Comment ne pas mieux illustrer que par ce poème de Baudelaire lasentence que Freud oppose aux philosophes : c’est «devant le cadavre de la personne aimée» que naît la lumière, l’essence divine, l’esprit de l’homme, c’est-à-dire le trouble de la parole.

Violence et hérédité des névroses

Que notre vie psychique soit dominée par la violence, par le conflit, c’est là la première des grandes découvertes freudiennes. Mais il y en a pourtant une autre qui, bien que plus subtile, lui est cependant corrélative : c’est que ce conflit névrotique, autrement dit que cette violence non reconnue se perpétue de génération en génération sans pour autant être qualifiable d’héréditaire au sens psychiatrique du terme. Cette idée est partie constitutive de la naissance même de la méthode d’investigation de l’inconscient que fonde la psychanalyse.

C’est en effet dans un article écrit en français et publié dans la Revue de neurologie le 30 mars 1896 que l’on découvre pour la première fois le mot «psychanalyse». Dans cet article, intitulé «L’hérédité et l’étiologie des névroses» (S. Freud, OEuvres complètes, volume III, PUF, Paris, 1989, pp. 107-120), Sigmund Freud s’adresse tout spécialement aux disciples de J.-M. Charcot, parmi lesquels du reste, il se compte, «pour faire valoir, écrit-il en introduction, quelques objections contre la théorie étiologique des névroses de notre maître». L’objet de l’article de Freud est en effet de démontrer que la principale cause de la névrose n’est pas tant «l’hérédité nerveuse», comme le soutiennent Charcot et ses disciples, mais bien une cause spécifique qu’il se propose de mettre en évidence : «l’irritation sexuelle précoce».

À cette notion d’irritation sexuelle, se substituera bientôt — notamment avec l’introduction de sa seconde topique –, la notion de conflit, de «conflit entre le moi et la sexualité» (Introduction à la psychanalyse).

Que l’hérédité nerveuse ne puisse pas, à elle seule, produire la névrose est une simple question de bon sens et le raisonnement peut être mené selon la propre méthode de Charcot, c’est-à-dire par l’absurde. Si l’hérédité devait être le seul facteur de déclenchement de la névrose, les hystéries et les névroses en général n’auraient aucune raison de se multiplier, comme c’était pourtant le cas en cette fin de XIXe siècle : «Si la neurasthénie se bornait aux gens prédisposés, elle n’aurait jamais gagné l’importance et l’étendue que nous lui connaissons» (S. Freud, «L’hérédité et l’étiologie des névroses», OEuvres complètes, volume III, op.cit,p. 109).

Pour Freud, bien au contraire, la névrose peut être dite «acquise», et la «source commune» des deux grandes névroses qu’il dégage déjà, dès cette époque, de ses spéculations théoriques et de sa pratique quotidienne — à savoir, l’hystérie et la névrose obsessionnelle —, est d’abord et avant tout à rechercher dans «la vie sexuelle de l’individu, soit désordre de la vie sexuelle actuelle, soit événements importants de la vie passée» (ibid., p. 114).

La conclusion à laquelle Freud aboutit par ce raisonnement est bien — pour aussi paradoxale qu’elle puisse paraître — que le conflit psychique violent et névrotique qu’il qualifie d’irritation sexuelle précoce, sans être héréditaire, se transmet néanmoins de génération en génération.Pour le comprendre, il pourrait suffire d’entendre ce que l’expression freudienne de «irritation sexuelle précoce» fait résonner. Etre irrité n’est-ce pas là être en colère (Petit Robert) ? Le latin irritatio provient de la racine indo-européenne er, qui signifie l’idée de se lever, de se mettre en mouvement, de s’élever, de s’élancer, etc. D’où la racine grecque or, laquelle donnera en latin oriens (orient) et originis (origine).

L’irritation sexuelle comme colère de l’origine ou comme colère à l’origine : voilà l’inconscient, voilà le conflit psychique, voilà la violence originelle et fondatrice.En effet que la violence conflictuelle soit fondatrice et se transmette de génération en génération, voilà ce qu’annonçait déjà l’Écriture de la Genèse, pour peu que l’on s’arme de la lecture freudienne et de la séquence : conflictus - flig - abattre. Abattre, c’est-à-dire — mot à mot — «jeter à bas ce qui est vertical», dit le Petit Robert. La verticale, c’est à s’y méprendre ce qui désigne le ciel. Tuer le père, l’abattre et se retrouver à errer sur l’horizon : n’est-ce pas là le destin de Caïn ? Abattre est en effet l’acte fondateur de Caïn. Fondateur, parce qu’après son acte Caïn s’éloigne de la face de l’Éternel, pour aller habiter la terre de Nod, à l’orient de l’Eden (4,16), là où il connut sa femme et bâtit la première ville de l’histoire de l’humanité biblique. Ce Caïn bâtisseur peut donc être considéré comme le véritable fondateur de la civilisation moderne. Qui plus est son arrière-arrière-petit-fils, Tubal-Caïn, dont on nous dit qu’il «forgeait tous les instruments d’airain et de fer» (4,22), est lui, à ce titre, l’initiateur de l’industrie moderne.

En résumé, si Caïn est le fondateur de la première ville et Tubal-Caïn le fondateur de la première industrie, ce redoublement du nom nous fait clairement comprendre que le premier, qui, ayant tué son prochain, s’avisa de ne rien dire et trouva des gens assez simples pour ne pas l’entendre, «fut le vrai fondateur de la société civile». Et il faut croire, pour continuer à paraphraser le célèbre paranoïaque, qu’aucun crime, guerre, meurtre, misère ou horreur, etc., n’eût pu être épargné au «genre humain» sans une véritable parole (cf. Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, partie II, § 1).

Présentation des textes

«Les philosophes pensent trop… en philosophes», écrivait Freud en 1915, soulignant par là, au moment même où éclate le tonnerre de la Seconde Guerre mondiale, que le sel de l’esprit n’est qu’un grain de sable dans le tourbillon réel et destructeur de la violence. On l’aura compris, il ne s’agira pas dans cet ouvrage de tenter d’éclairer l’énigme intellectuelle que représente aujourd’hui pour nous cette violence par ce grain de sable, fût-il de sel, mais bien de faire parler cette violence et le souffle inconscient qui la porte.

Abattre, «jeter à bas ce qui est vertical», ce qui désigne le ciel : n’est-ce pas là décrire le geste castrateur d’un Chronos coupant les bourses de son père, Ouranos, le Ciel ? À envisager la violence dans sa dimension symbolique, comme nous le ferons dans une première partie de cet ouvrage, il est indéniable qu’autant du point de vue de la religion, de la mythologie ou, plus généralement, de tous les rituels primitifs, la violence fait partie intégrante du sacré,du sacrifice. Ainsi l’acte de Caïn est-il le véritable acte fondateur de la société humaine, semble nous dire la Genèse. Ainsi «avant tout fut Chaos» semble nous dire la mythologie grecque telle que Hésiode nous la conte et Guy Massat nous l’interprète : Eros est d’abord «celui qui rompt les membres» (Hésiode), et tout sacrifice, en ce qu’il «soutient la castration» comme Isabelle Normand le rappelle, est-il fondateur du lien social (et ce jusqu’aujourd’hui, dans ces nouveaux rituels, aussi violents que médiatiques, tels que Jean-Yves Raffort nous les décrira dans la seconde partie de cet ouvrage).Dès lors, comment la psychanalyse ne serait-elle pas interrogée, à l’instar de son héros oedipien, par cette nouvelle énigme qui se pose, telle la Sphinge de l’ancienne Thèbes, aux abords de nos cités modernes. Stade du miroir, narcissisme, stade anal, etc. : les concepts majeurs de la psychanalyse permettent d’éclairer sous un angle nouveau la violence moderne et notamment celle, dite, des banlieues. La violence structure la réalité psychique bien avant la réalité sociale. C’est ce qu’avait déjà mis en évidence Mélanie Klein à l’aide, notamment, de son fameux mécanisme projection-introjection : «la réalité extérieure constitue pour tous les enfants, un miroir de leur propre vie pulsionnelle», comme le résume Hélène Hessel, prenant appui sur le texte de James Elroy pour nous décrire combien sont encore aujourd’hui omniprésents, dans l’inconscient, les fantasmes violents et sadiques (oral et anal) de la toute première enfance. Paul Papahagi rappelle, quant à lui, l’existence d’un troisième temps du complexe d’OEdipe, spécifique à la femme : le complexe de Jocaste. Ce complexe renvoie-t-il à la jouissance silencieuse qu’évoquait Lacan, laquelle éclairerait alors sous un angle nouveau la pulsion de mort freudienne ? C’est en tout cas cette violence sourde que le titre du roman de Marguerite Duras — sur lequel Paul s’appuie — exprime avant tout : Détruire dit-elle. «Une mère, rappelle à cet égard l’auteur, donne la mort en même temps qu’elle donne la vie.» C’est ce que rappellera également Sophie Cadalen évoquant l’Eugénie de La Philosophie dans le boudoir qui, sur les conseils de Mme de Saint-Ange, coud le sexe de sa propre mère. Car la véritable violence, chez Sade, n’est pas tant dans la violence corporelle, imaginaire, elle n’est pas tant dans les tortures imaginées qu’il décrit, que dans le Wunsch freudien. Les héros de Sade ne cèdent pas sur leurs désirs, selon la formule lacanienne, c’est-à-dire que nulle culpabilité, nulle punition, nul jugement, nul repentir ne vient entacher celui-ci : «il n’y a chez Sade, ni dieu, ni maître, ni mère», écrit Sophie Cadalen.

Le réel de la violence se trame dans la réalité sociale quotidienne, interrogeant aussi bien le sociologue, le juriste ou l’enseignant. Car «si la violence a toujours revêtu un grand intérêt pour la sociologie, elle n’a jamais constitué un domaine autonome d’enseignement et de recherche», comme Sylvain Crépon le souligne dès l’entrée de son texte. Thématique transversale, la violence traverse non seulement les cloisonnements théoriques (paradigmes), mais également les murs de la réalité sociale sur lesquels elle projette ses tags. Véritable passe-muraille que n’aurait jamais osé imaginer Marcel Aymé, elle n’est cependant pas invisible. Car la violence n’est-elle pas d’abord visible et bruyante ? C’est ce que rappelle tout d’abord Anne Tassel en suivant la violence de l’adolescence au fil de leurs bombes Krylon. «D’origine silencieuse, le tag fait du bruit, de se donner à voir, le tag regarde», nous dit l’auteur. Or, que désire-t-on voir, si ce n’est la mère nue, comme Freud le découvre dans son auto-analyse. Que désire-t-on voir si ce n’est l’impossible, c’est-à-dire le sexuel inconscient ? Ce désir de «voir» qui selon Freud est également à l’origine de notre désir de «savoir», comme le rappelle Agnès Sofyiana. Dès lors, la violence tant dénoncée dans l’enseignement scolaire, ne serait-elle justement pas à interroger comme violence des savoirs ou du «Ça-voir» ? Voir le ça, n’est-ce pas encore ce que cherchent certains adolescents lorsqu’ils s’abandonnent aux phénomènes bruyamment médiatisés, phénomènes dits des «tournantes». Le texte de Tessa Travassac nous permet de mieux appréhender cette nouvelle forme de violence en mettant en évidence l’expertise psychiatrique des accusés, les causes socioculturelles des crimes, et en suivant pas à pas le passage à l’acte lui-même, acte que le juriste est sans cesse tenté de requalifier en «viols collectifs». «Requalifier», n’est-ce pas là faire entendre que la violence illégitime court plus vite que la violence légitime ? Selon Guillaume le Foyer de Costil, on assiste aujourd’hui, notamment avec les actes terroristes, à une véritable «privatisation de la violence collective», dans la mesure où «la violence organisée a quitté la nation» et s’est désormais «fixée […] dans la sphère privée des organisations secrètes et paramilitaires». Comme si «notre pulsion première», rappelle l’auteur, se serait en quelque sorte «reconstituée sous une autre forme, qui prend place dans l’ordre du monde et remplit une véritable fonction sociale, quelle que soit l’horreur qu’elle suscite». Dans ce retour du refoulé, le père est, bien entendu, visé au premier chef pourrait-on dire, comme le souligne très subtilement Anne Pigeon-Bormans, en s’intéressant aux événements «parricides» de l’année 2002. Au moment même où le mandat présidentiel est réduit de sept à cinq ans et où le candidat d’extrême droite est présent au second tour de l’élection, en mars, Richard Durn tire sur le conseil municipal de Nanterre. Le 14 juillet de la même année, Maxime Brunerie échoue dans sa tentative d’assassinat du président de la République. À la rentrée, Azedine Berkane enfonce son couteau dans le ventre du maire de Paris.

La violence est, au sens commun, «un abus de force». Cette notion de force est elle-même entérinée par les racines étymologiques du mot. Violence provient en effet de la racine wi, laquelle signifie force en indo-européen. Traduite en latin, la racine vis donne successivement : violentus pour violent, ou violentia pour violence, ou encore violare pour faire violence. Mais à reconnaître que cette violence domine notre vie psychique, comme nous le ferons tout au long de cet ouvrage, peut-être finirons-nous par nous souvenir que cette force qu’évoque la racine indo-européenne wi se traduit en sanskrit par vâyah, qui signifie la force vitale. C’est ce que Jung, confirmant le point de vue de Freud, résumait à sa manière : «La force “qui veut toujours le mal” crée ainsi la vie spirituelle» (C. G. Jung, Métamorphoses de l’âme et ses symboles, Zurich, édition Georg, 1993, p. 376). La névrose est «comparable à un conflit qui ne saurait connaître de fin», précisait Freud en 1907 dans «Actes obsédants et exercices religieux». En vertu de quelle propriété ce conflit est-il «sans fin» ? Uniquement parce qu’il est conflit à propos de la reconnaissance parlée du conflit. Ce que nous apprend la psychanalyse, c’est que pour entendre ce dont parle notre violence, il faut se faire violence.

    P. S. : Texte d’introduction à l’ouvrage dirigé par Ch. Bormans et Guy Massat, Psychologie de la violence, Éd. Studyrama, Paris, 2005.